Cosimo Trono déploie avec bonheur ce qu’écrivait Michel Tournier dans Petites Proses :
« … je crois qu’un livre a toujours deux auteurs : celui qui l’a écrit et celui qui le lit. Un livre écrit, mais non lu, n’existe pas vraiment. C’est un être virtuel qui s’épuise dans un appel au lecteur, comme une graine ailée vole éperdument au gré du vent jusqu’à ce qu’elle tombe dans un creux de bonne terre… » [1]
C’est peut-être l’écho lyrique des « paroles gelées » de Rabelais[2] à propos desquelles Lacan aurait voulu nous faire méditer quand il évoque l’interprétation, à la fin de ce séminaire : « A la vérité, comme beaucoup de choses, c’est déjà écrit il y a longtemps mais personne ne s’en est aperçu »[3]. Moins lyrique, Kafka écrivait qu’ « un livre doit être une cognée pour la mer qui est gelée en nous », c’est dire l’exigence du poète et celle du lecteur.
Lacan parle ainsi à l’heure où les pavés tombent sur la ville, et nous, nous tombons sur d’autres pavés avec Trono, accompagnés, durant la lecture, dès le titre même du livre, par ces vers de Baudelaire :
Trébuchant sur des mots / comme sur des pavés / Heurtant parfois des vers / depuis longtemps rêvés…
Michel Tournier est peut-être naïf, un livre n’a pas toujours deux auteurs… Mais « … un être virtuel qui s’épuise dans un appel au lecteur » dit bien, comme l’écrit Cosimo Trono, que l’auteur demande : le lecteur, « enroule les fils du texte, les parcourt, établit des coupures sémantiques, choisit, déchiffre le mystère de ses lettres, indépendamment des intentions de l’auteur, mais pas de sa demande. Car nous postulons qu’il y a une « demande » entre l’auteur et le lecteur. »
C’est qu’il n’y a pas d’écriture qui ne compose avec le manque (p.68) et, à moins de se confiner dans une écriture « mimétique d’affiliation », pas d’écriture psychanalytique qui ne redéploye sous diverses formes des signifiants fondamentaux du sujet écrivant.
Ecriture analysante, écriture en Nom propre, qui n’est pas sans rappeler ce que Philippe Forest appelle « hétéro-graphie », écriture d’un lieu autre.
Ce dont l’écriture de Freud témoigne (p.78). L’autoanalyse freudienne, en tant que cure d’écriture, relançait à des moments cruciaux (tel l’abandon de la neurotica) la recherche théorique, écrivant ce qu’Anna O. et d’autres, bannies d’un cadre de savoir qu’elles mettaient en échec, revendiquaient de dire.
Sa plume analytique, Freud l’a soutenue d’un double renoncement : renoncement à sa neurotica et renoncement au discours du maître (p.87). C’est que le savoir n’est d’aucune utilité au sujet de l’énonciation. Ce qui compte, ce qui a effet de sens pour lui et pour personne d’autre, c’est son inscription fantasmatique dans une discursivité qui lui est particulière (p.135). Une vérité théorique en psychanalyse, qui « n’aboutirait à son juste énoncé sans avoir su s’articuler à ce qui vient de la fiction serait privée de la part subjective qui lui confère la structure du fantasme… ».
Insistance, dès lors : pas d’œuvre créatrice sans la poussée d’une nécessité impérieuse chez l’auteur. On serait aujourd’hui tenté de bousculer les propos de Freud dans La Psychothérapie de l’hystérie (cité par Trono): « … la tâche du thérapeute consistait à vaincre, par un travail psychique, cette résistance aux associations. C’est ce qu’obtient le praticien d’abord par « insistance », en utilisant une contrainte psychique dans le but d’attirer l’attention du malade sur les traces des représentations cherchées ». L’insistance, la contrainte, elle est plutôt du côté du discours qui se déroule. « Le désir est une matière d’Auteur qui arrive toujours à faire passer son texte… ».
Pas d’œuvre créatrice sans la poussée d’une nécessité impérieuse chez l’auteur : c’est là qu’on peut parler de création, poïésis, quand l’œuvre fait une place non pas au lecteur (Agatha Christie par ex.) mais à la partie refoulée du Dichter, du créateur, partie refoulée qui est en définitive le lecteur lui-même. C’est là aussi que l’écriture trouve du répondant chez le lecteur :
« Il se dégage souvent de l’écriture nominale un plaisir du texte qui crée, sous la poussée de l’auteur qui s’engage en son Nom propre, un mouvement onomastique qui est une création identitaire, et non pas un subterfuge culturel. Pris dans une séquence créatrice, le lecteur se voit alors invité à dépasser la pure retrouvaille narcissique garantie par la compréhension. La structure en Nom propre du texte, son style, invite le lecteur à produire ses propres signifiants de repérage… » (p.100)
Le lecteur ré-invente, ré-écrit par sa ponctuation personnelle, son propre texte à l’intérieur de celui de l’auteur. Parallèlement ce lecteur – surtout s’il est analyste – « aperçoit dans l’œuvre un savoir poétique qui subvertit tout savoir constitué » (p.14).
Lecture écrivante, ou « lecture première, accueillante, mouvante, incertaine mais créative ». (p.157) Désormais, le lecteur n’a plus à rendre compte des intentions de l’auteur ou d’un quelconque sens que l’œuvre aurait et qu’il pourrait révéler par une lecture critique ( à l’instar de ce que fut l’interprétation donneuse de sens dans la 1ère topique ou 1ère « poétique » freudienne). Le lecteur est invité à rendre compte de sa lecture en tant qu’elle met en jeu ses propres mouvements pulsionnels, sa position désirante.
Ecrire, lire, avec Trono, prennent leur dimension d’acte. Lecteur et auteur sont logés à la même « enseigne », celle qui s’origine dans une mise au travail des processus primaires, dans une écriture. Auteur et lecteur ne sont pas pour autant en place d’analyste et analysant : le transfert-à-l’oeuvre indique plutôt que c’est l’écriture qui est en position tierce. « …la vérité se fait savoir par l’Autre » (Lacan, p. 304).
Autant dire qu’une telle lecture suppose un certain accueil : le cartel ne serait-il pas, précisément, le lieu d’accueil d’une telle lecture ? Lecture d’un écrit dont Trono rappelle que dans le séminaire sur L’Ethique, l’écrit poétique est mis en place de « savoir supposé sujet ». Une lecture écrivante s’emberlifiquote peut-être, parfois, ou souvent, dans les bobines de fils mal ficelées du savoir constitué mais comment soutenir qu’en elle demeure « une lecture première, accueillante, mouvante, incertaine et créative », soit qu’elle laisse au sujet écrivant (lecteur, auteur) « la marge profonde où gîte sa fêlure » (p.176).
Ce qui m’amène à une autre question plusieurs fois soulevée lors du cartel de lecture de « L’acte psychanalytique », la question du +1 : c’est cette question-là que pointe l’exigence posée plus haut avec Kafka, Tournier, Rabelais… Et Lacan : « Qu’il y ait de l’inconscient veut dire qu’il y a du savoir sans sujet… ce savoir ne s’avère jamais que d’être lisible » (Lacan, p. 310)
Le cartel, « … trois personnes au moins, (de) cinq au plus, quatre est la plus juste mesure. PLUS UNE chargée de la sélection, de la discussion et de l’issue à réserver au travail de chacun » (« Acte de fondation », p.71)
« … l’acte (tout court) a lieu d’un dire, et dont il change le sujet. Ce n’est acte, de marcher qu’à ce que ça ne dise pas seulement « ça marche », ou même « marchons », mais que ça fasse que « j’y arrive » se vérifie en lui. » (Lacan, p. 309)
En italiques… la fonction, précisément, du +1 ?
Christine Bonnet,
Mars 2011.
[1] (M. Tournier, Petites proses, Gallimard 1986, rééd. Folio, p. 222.
[2] « Icy est le confin de la mer glaciale, sur laquelle feut, au commencement de l’hyver dernier passé, grosse et félonne bataille entre les Arismapiens et les Nephelibates. Lors gelèrent en l’air les parolles et crys des hommes et femmes, les chaplis des masses, les hurtys des harnaoys, des bardes, les hannissements des chevaulx et tout aultre effroy de combat. A ceste heure, la rigueur de l’hyver passée, advenente la sérénité et tempérie du bon temps, elles fondent et sont ouyes. »
Ces paroles proférées pendant une bataille ont gelé et sont entendues lors du dégel.
[3] Lacan, L’acte psychanalytique, séminaire XV, Ed. ALI, publication hors commerce, p.304.