Lorsqu’il fut question, dans un échange téléphonique avec Ghislaine Bardet, de proposer un titre pour cette intervention que j’avais promis à Sylvain Gross de faire, dans le cadre d’une rencontre organisée par l’Ecole de psychanalyse Sigmund Freud[1], et au départ d’une assez longue expérience de travail en hôpital psychiatrique avec des enfants et des adolescents autistes ou psychotiques[2], c’est en écho au titre d’un livre de Fethi Benslama[3] qu’une analogie m’était venue en tête : la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme.De la même manière que Benslama aurait pu intituler son travail L’Islam à l’épreuve de la psychanalyse, lui préférant donc in fine la présentation inverse, j’envisageais d’engager mon propos comme une mise à la question de la psychanalyse par l’autisme, plutôt qu’un déploiement du savoir que la psychanalyse aurait sur lui.
Il en est résulté une trentaine de propositions, mises par écrit et en circulation avant la rencontre du mois de mai, et sur la base desquelles des commentaires, des échanges, des ajouts, des précisions de contextes ou de situations auront permis qu’il y ait effectivement rencontre – contre, encontre, rencontre – entre ces deux questions que nous nous serions efforcés de nous donner l’une à l’autre, l’une à partir de l’autre : autisme et psychanalyse.
Il apparaîtra très vite, au lu de ces propositions, que la forme de leur consistance, si elles sont consistantes, tient d’abord à ce qu’elles s’enracinent dans une théorisation lacanienne de la praxis psychanalytique : même si c’est pour la mettre à l’épreuve d’une rencontre, qui pourrait bien risquer d’être impossible, avec les données d’expérience d’une souffrance autistique en tant que telle – (quoi qu’il en soit, bien sûr, des différentes modalités selon lesquelles se présente cette souffrance, par exemple dans le contexte diversifié d’un hôpital psychiatrique de jour, et résidentiel, pour enfants et adolescents).
Toutefois, en amont comme en aval de cette possible « confrontation »[4], des travaux me donnaient confiance que l’impossible, s’il arrivait que nous devions en prendre acte, pourrait ne pas rester fermé sur lui-même dans une impasse stérile, mais trouvait déjà et convoquerait aussi des points d’accroche et de relance pour la praxis et pour le questionnement psychanalytiques aux prises avec l’autisme.
Points d’accroche en aval, si je peux dire – tels sont les quatre livres que je mets en exergue avec une première proposition, dont je reprends le texte :
1. Les propositions qui vont suivre s’adossent à la lecture de quatre ouvrages :
§ Bernard GOLSE, Mon combat pour les enfants autistes, Odile Jacob, 2013
§ Graciela C. CRESPIN, Traitements des troubles du spectre autistique, À la recherche d’un modèle français, Erès, 2013
§ Bernard GOLSE et René ROUSSILLON, La naissance de l’objet, P.U.F., 2010
§ René ROUSSILLON, Le jeu et l’entre-je(u), P.U.F., 2008.
Autrement dit, si je n’avais pas pris connaissance de ces travaux, avec les échos puissants qu’ils ont trouvés pour moi dans l’expérience concrète du travail en hôpital psychiatrique, je n’aurais pas été à même d’avancer les propositions qui suivront.
Je les situe en aval, ces points d’accroche, car s’ils ont permis que je me risque à articuler les 29 propositions suivantes, c’est que, comme points d’accroche, je les trouve ou les retrouve – ou même je les crée/trouve, écrirait Roussillon dans le sillage de Winnicott – après et à l’issue de l’ensemble de mon propos : qui pourra fonctionner, dès lors, et je l’espère, à tout le moins comme une invitation pressante à la lecture de ces ouvrages.
Et en amont ? – À même la rencontre du mois de mai, à Bruxelles, dans le vif de la présence d’avoir à dire et commenter ce qui était déjà écrit, je me suis senti obligé d’évoquer, très succinctement bien sûr, ce qui devrait être un large chantier de ré-articulation de la question psychanalytique, au départ de ce qui se joue dans la langue française en tout cas, et depuis le double après-coup de l’œuvre de Freud et de celle de Lacan : auxquelles, pour le coup, j’ajouterais celle de Deleuze et celle de Derrida.
Car Lacan, c’est un fait désormais, a fait entrer la psychanalyse dans le champ même du questionnement philosophique, de telle sorte que, à tout jamais si l’on peut dire, ni philosophie ni psychanalyse ne sont indemnes l’une de l’autre ; elles ne peuvent être elles-mêmes, et dignes d’elles-mêmes chacune, qu’à la condition de se laisser, chacune, altérer et désaltérer par l’autre : tellement profonde perturbation que les ondes de choc en sont encore parfois si peu sensibles…
Voici comment Bernard Stiegler, par exemple, dans un contexte propre à son énonciation, nomme les ré-articulations en attente d’être produites : « La découverte de l’inconscient est le véritable point de rupture entre la philosophie classique et la pensée du XXème siècle. Chez Derrida et chez Deleuze, elle s’agence avec celle de la synthèse passive. Mais le travail de la philosophie pour penser avec Freud et après Freud reste aujourd’hui encore largement inaccompli. Et le travail de la psychanalyse pour penser avec la philosophie l’est aussi – même si Jacques Lacan a longuement cheminé dans cette direction »[5].
Si je me suis senti comme obligé de nommer, en amont des propositions qui vont suivre, le chantier de ré-articulations qu’il s’agirait de promouvoir, c’est peut-être de faire confiance à l’idée que l’autisme lui-même en convoque impérativement le travail : de la même manière que l’hystérie aurait provoqué la naissance de la psychanalyse, l’autisme provoquerait la pensée à la question de sa naissance – ce dont ne pourraient être indemnes désormais, dans leurs altérations et désaltérations réciproques et non-symétriques, ni la psychanalyse ni la philosophie : parmi tant d’autres formes de « savoir » qui ne manqueront pas de les interroger…
Ainsi, par exemple, si le champ de gravitation de la praxis psychanalytique se laisse déterminer par les quatre concepts fondamentaux de l’inconscient, du transfert, de la pulsion et de la répétition, nous pourrions rendre compossibles les dimensions incompatibles des quatre œuvres posées comme majeures pour notre questionnement, en proposant que chacune d’entre elles interrogerait l’ensemble du champ déterminé par les quatre concepts, mais chaque fois plus particulièrement depuis l’un des quatre, et sur un mode idoine au concept engagé :
Freud interrogerait d’abord, et sur un mode hypothétique-scientifique, l’ensemble du champ de la praxis psychanalytique depuis le terme de l’inconscient comme appareil-à-représentations (non seulement au sens de Vorstellung, mais aussi de Repräsentanz) ;
Lacan, et sur un mode philosophique-scientifique, depuis le terme du transfert comme structure-de-savoir (conçu comme mathématique) ;
Deleuze[6], et sur un mode ouvrant un nœud entre philosophie, science et art, depuis le terme de la pulsion comme seule pulsion-de-vie (ré-exposant ainsi les exigences de la pensée au Deus sive Natura de Spinoza) ;
Derrida[7] enfin, et sur un mode littéraire-philosophique, depuis le terme de la répétition comme répétition originaire, répétition-dès-l’origine (exposant la langue à la question de l’écriture, et l’écriture elle-même à ce qui est toujours déjà sa propre-impropre répétition).
Le chantier est donc large, et notamment par la démultiplication des questions qu’il ouvre (principalement celles des concepts, des modes, et des matières), mais ce n’est pas le lieu ici de s’y engager davantage ; il était cependant nécessaire de le nommer, précisément comme lieu où il devrait être possible de trouver, de trouver/créer, depuis les impossibles où pourraient être confrontés l’un à l’autre autisme et psychanalyse, des outils à notre main pour soutenir et relancer la praxis psychanalytique dans sa « rencontre » avec l’autisme.
À cet égard, le travail quasi testamentaire de Deleuze-Guattari dans Qu’est-ce que la philosophie ? mérite une attention particulière. S’y trouve engagé un travail de la pensée, et un travail sur la pensée, produisant des possibilités d’articulation l’un sur l’autre des trois modes de penser spécifiques et fondamentaux que sont la philosophie (comme création de concepts), l’art (comme composition de percepts et d’affects) et la science (comme ordonnancement de prospects)[8].
La question de l’autisme ne nous provoque-t-elle pas, radicalement, à la question de la pensée ? Et la praxis de la psychanalyse, dans la rencontre à laquelle nous exposent des enfants et des adolescents autistes, ne nous oblige-t-elle pas, pour se constituer comme la praxis qu’elle est, et pour tâcher d’en rendre compte, à faire en sorte que s’altèrent et désaltèrent entre eux – à même l’espace ouvert entre l’écoute et l’acte – concepts et affects, percepts et prospects ? – Mais bien sûr, ces questions ne sont encore une fois qu’invitation, pressante il est vrai, à la lecture de ce qui n’aurait pas encore été lu, ou lu vraiment, depuis le seuil des questions qui nous pressent.
Nous sommes donc en mesure, maintenant, de passer à la proposition suivante – enracinée, comme je l’ai dit, dans une théorisation lacanienne de la praxis psychanalytique – et dont je reprends le texte comme suit :
2. Si l’on pose qu’il n’y aurait de Sujet que depuis l’effectivité du grand Autre, et qu’il n’y aurait de grand Autre que pour du Sujet, la clinique singulière de l’autisme nous présente une situation où, dans sa dimension strictement pathologique, il n’y aurait ni grand Autre ni Sujet.
Cette proposition est aussi sévère pour ce qu’il en serait de l’autisme que pour ce qu’il en serait de l’hypothèse-princeps de la théorisation lacanienne de la praxis psychanalytique : c’est pourquoi la phrase est énoncée sur le mode conditionnel – (qui détermine ainsi tout ce qui pourrait suivre).
Mais deux avantages résultent de la sévérité de cette proposition : car ce qui s’y montre, c’est la circularité entre la définition du Sujet et celle du grand Autre ; et ce qui s’y suppose, c’est l’interruption – par l’autisme – d’une telle circularité.
3. D’où deux questions fondamentales pour la clinique de l’autisme : à la place de l’Autre qu’il n’y a pas, que nommera la psychanalyse ? Et que nommera-t-elle encore à la place du Sujet qu’il n’y a pas non plus ? Mais poursuivons.
4. Car si nous nommons langage l’élément dans lequel du Sujet se constitue depuis l’Autre, en tant que l’Autre est ce à partir de quoi se produit du Sujet, la clinique de l’autisme nous présente une situation qui, toujours dans la dimension spécifique de sa pathologie, est hors langage : au mieux, « arrêtée sur le seuil du langage » – pour aller dans le sens de la litote engagée par le titre du livre de Henri Rey-Flaud[9].
5. Si, par ailleurs encore, entre l’Autre et le Sujet, l’élément du langage requiert que son articulation rigoureuse soit pensée comme logique du signifiant, la clinique de l’autisme, dans sa dimension spécifiquement pathologique, nous expose à ce qui ne relève ni d’une logique ni d’un régime signifiant, car elle ne se constitue pas selon ce qui serait la loi d’une logique signifiante.
6. Les propositions précédentes se condensent ainsi dans une nouvelle proposition, évidente peut-être, mais qu’il est nécessaire de formuler : la clinique de l’autisme se présente d’abord comme l’exact envers des cliniques du désir.
Occasion de noter que le désir n’est pas considéré par Lacan comme au nombre des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse – dans la relecture qu’il en fait, en 1964, après avoir rompu les ponts avec l’institution freudienne.
D’où nous pouvons conclure : qu’il y ait cercle entre le Sujet et « son » Autre (ce cercle dût-il devenir ellipse), et que ce cercle-ellipse vaille comme langage (dût-il au bout du compte n’avoir plus rien de linguistique), et que langage veuille dire logique (dût-elle être finalement, plutôt que classique ou formelle, signifiante, voire topologique) – voilà, en fait, ce qui maintient l’écart et donc creuse le lien entre désir et science : tant depuis le désir vers la science que depuis la science vers le désir.
Avec l’autisme, précisément ce lien se trouve interrompu.
À supposer que nous sachions ce qu’il en serait de la science hors désir, que pourrait-il en être du désir hors la science, voilà peut-être bien ce que fait revenir sur nous la question de l’autisme : quelle est la loi hors science de l’entre-nous ?
7. Ni Autre ni Sujet, ni langage ni logique du signifiant, ni loi ni désir, telle est bien la détresse sèche à laquelle nous confronte la clinique de l’autisme dans la radicalité de sa dimension pathologique.
8. Question corollaire : la clinique de l’autisme, et toujours dans sa dimension strictement pathologique, ne serait-elle en rien une clinique du transfert ?
À côté des questions du Sujet et de l’Autre (en tant qu’elles supposent le langage – comme logique signifiante ou du signifiant), nous pouvons pressentir déjà que l’énigme de l’autisme impose à la psychanalyse de prendre en considération, politiquement et scientifiquement, deux questions supplémentaires : celle de la vie et celle de la technique – depuis ce que le discours de la biologie pourrait en dire, en tant que vie et technique s’y trouveraient liées toutes deux.
C’est pourquoi, aux travaux de Derrida et de Deleuze, il conviendra d’adjoindre – Stiegler nous l’a appris – la lecture explicite d’un Gilbert Simondon[10], croisant l’une avec l’autre « individuation psychique », « individuation collective », « individuation technique » : de telle sorte que le sujet, l’autre, et le monde (fût-ce d’abord comme environnement) n’accède à quelque individuation chacun que transi de technique – prise elle-même dans le procès de s’individuer.
Comment d’ailleurs, à même la praxis psychanalytique avec des enfants ou des adolescents autistes, ne pas faire place à la puissance d’émergence subjective que la technique peut soutenir, avant même que l’autre puisse exister comme Autre ?
Laissons-y travailler la question du transfert – parmi les différentes instances qui l’engagent et où il s’engage : Sujet, Autre, langage, loi, désir.
9. C’est que l’éthique de la psychanalyse et du désir de l’analyste ne nous permettra pas de ne pas supposer qu’il y ait, au lieu même de l’Autre qu’il n’y a pas, quelque « réel », énigmatique, dont le lieu pourrait être approché – depuis la tradition freudienne – comme « appareil psychique », d’autant que nous savons, depuis longtemps déjà, que l’ « appareil psychique » n’est pas psychique… [11].
10. De même, au lieu du Sujet qu’il n’y a pas, le désir de l’analyste ne peut pas ne pas chercher à nommer ce qui serait comme la matrice ou la matière d’un virtuel devenir-Sujet : le mot « subjectile » se rappelle alors à mon attention, depuis l’usage que Derrida en fait au départ des trois apparitions qu’il en trouve chez Antonin Artaud[12].
11. Puis plutôt qu’un langage et sa logique signifiante qu’il n’y a pas, le désir de l’analyste serait contraint de supposer quelque écriture ou archi-écriture par l’entremise de laquelle, hors logique signifiante, « appareil psychique » et « subjectile » seraient aux prises l’un avec l’autre.
12. Cette prise l’un sur l’autre du subjectile et de l’appareil psychique n’ouvrirait pas le temps de la loi du désir, mais seulement l’espace de la vie comme pulsion – stricte pulsion de vie.
13. Quant à l’aporie du transfert dans la clinique de l’autisme, à quel devenir expose-t-elle radicalement le désir dit de l’analyste ?
La question de l’Autre – à travers la question de l’appareil psychique freudien – ne pourra pas ne pas renvoyer aux travaux en cours des neurosciences, et sans doute plus particulièrement à ceux de la neurobiologie.
Dans le même ordre de recherche, la question du Sujet – à travers celle du subjectile – ne pourra pas ne pas ouvrir sur la question de l’animalité, de l’animal humain comme encore non-parlant.
Quant à ce qui serait la prise, l’un sur l’autre, de l’appareil psychique et du subjectile – pour reprendre les termes dont nous avons usé – les avancées de la neurobiologie nous donnent déjà maints éléments en rendant compte.
En ces matières donc, invitation nouvelle à la lecture… – par exemple des travaux d’un Gérald M. Edelman[13].
Concernant la pulsion, comme effet de la prise l’un sur l’autre du subjectile et de l’appareil psychique (toujours selon les termes que nous avons choisis), elle s’en trouverait – comme le pose Roussillon – « messagère » toujours déjà, et – comme le pense Deleuze – affirmativement vivante : en un lien de l’être et de la pensée depuis lequel la mort ne peut venir que du dehors.
De telle sorte que la répétition-dès-l’origine – fût-ce comme symptôme – est toujours déjà différance : différance de la répétition et de la différence.
L’aporie du transfert ne peut donc engager que sa nécessité ; et l’impossibilité du désir, son acte.
C’est ainsi que pourrait commencer, face à l’autisme, un autre tour de la psychanalyse.
14. Résumons-nous : non point Sujet, Autre, langage et logique signifiante, loi et désir, transfert ; mais : subjectile, appareil, écriture comme archi-écriture, pulsion et vie, aporie du transfert.
Trois questions dès lors :
15. Subjectile, appareil, écriture comme archi-écriture : serait-ce une occasion de problématiser, à nouveaux frais, l’espace freudien de la première topique ?
16. Stricte pulsion de vie, aporie du transfert : serait-ce une occasion de problématiser aussi, à nouveaux frais encore, le temps freudien de la deuxième topique ?
17. Et si la clinique de l’autisme tendait au maximum de ses extrémités l’espacement possible du grand-œuvre freudien : depuis l’Esquisse pour une psychologie scientifique (1895-1896), jusqu’à Constructions dans l’analyse (1937) ?
Comme s’il fallait, depuis Lacan, déborder Freud, sur son propre terrain, du côté des questions qui « précèdent » l’Esquisse, en même temps que trouver à lui « succéder » au-delà même des Constructions dans l’analyse… c’est-à-dire – une fois encore dans le sillage d’un Roussillon – ne pas cesser d’engager les constructions dans l’analyse depuis les constructions de l’analyse, et de même inversement : de telle sorte qu’une analyse ne puisse pas se faire sans aussi produire sa théorie de l’analyse – et qui plus est comme « théorie autodégradable », pour reprendre le trait parfait, aussi bien qu’exact, du chapitre d’un livre de François Roustang[14].
D’où :
18. Propositions relatives à la première topique (dans une clinique de l’autisme) :
a. penser que les strates qui la composent peuvent se multiplier, sans doute indéfiniment, au-delà de trois ;
b. penser qu’elles peuvent s’écrire, par clivage entre elles, comme si chacune d’elles pouvait être le commencement d’une rature de l’origine.
19. Propositions relatives à la deuxième topique (dans une clinique de l’autisme) :
a. penser le ça comme seule et stricte pulsion de vie ; le moi comme sans synthèse et donc multiple ; le surmoi comme imitation et adhésivité ;
b. penser comme clivage ce qui se joue entre ça, moi, surmoi.
20. Proposition relative au transfert (dans une clinique de l’autisme) : à même le lieu d’aporie du transfert, tout est transfert.
La rencontre de Bruxelles a été l’occasion d’évoquer et d’échanger entre nous de nombreuses circonstances cliniques qui semblaient bien autoriser le maintien de ces trois propositions comme fondées à présenter et à décrire ce à quoi nous confronte l’autisme dans le cadre d’une praxis psychanalytique ; elles pourraient peut-être avoir aussi une valeur heuristique pour nous donner à voir ce qui n’aurait pas encore reçu de statut manifeste pour nous dans le travail au quotidien ; elles pourraient peut-être encore, depuis l’invention de notre écoute et de nos actes, soutenir l’anticipation, chez les enfants et les adolescents avec lesquels nous travaillons, d’un espace et d’un temps psychiques qu’ils pourraient ouvrir et construire eux-mêmes et pour eux-mêmes, à l’occasion de nous. Mais ces échanges et ces questions ne sauraient prendre place ici.
Par contre, ces trois propositions permettraient peut-être aussi de voir comment l’autisme provoque en quelque sorte, dans les soins qu’il appelle, comme son propre pathologique redoublement :
21. C’est que, dans sa dimension radicalement pathologique, l’autisme permettrait une parfaite dissociation de sa clinique, supportant, voire même appelant – suivant les lignes de clivage qui le caractérisent – l’exclusion réciproque des trois axes fondamentaux de sa thérapeutique : éducation du ça, pédagogie du moi, appropriation subjective du surmoi.
22. [Car il est vrai, en contrepoint de la précédente proposition, qu’il n’y a d’Autre et de Sujet que comme nouage – fût-il symptôme – entre l’axe éducatif (et le comportement), l’axe pédagogique (et la cognition), l’axe psycho-dynamique (et l’appropriation subjective.)]
23. D’où cette perspective paradoxale : il se pourrait fort bien qu’existent des cliniques de l’autisme engageant chaque fois une thérapeutique qui le renforcerait – ne rien faire qu’éduquer le ça (délire comportementaliste), ne soutenir du moi que sa puissance de connaître (délire cognitiviste), surmoïque ouverture à l’intériorité (délire psycho-dynamique).
La question devient donc institutionnelle et politique :
24. Devant cette possibilité qu’existeraient des traitements de l’autisme qui le redoublent, la problématique de société que sa clinique engage ne peut donc se thématiser que depuis deux question décisives – inséparables autant qu’incompatibles (telle serait l’aporie du désir) :
a. d’un point de vue économique, le partage financier des budgets alloués à chacune de ses thérapeutiques, mises en compétition selon les lignes de clivage propres à l’autisme : là se mesurent les exigences du capital ;
b. d’un point de vue politique, l’énigme du devenir-humain : là se mesurent les exigences de la pensée.
25. Voilà pourquoi le lieu de la clinique de l’autisme est intrinsèquement institutionnel, engageant politique et finance : l’actualité nous le montre bien.
Conclusion :
26. Seule possibilité que soient levés les clivages autistiques : tout est transfert.
27. En France, la HAS a failli s’épargner le conflit du désir en envisageant de déclarer non recommandées, pour le traitement de l’autisme, et la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle.
28. C’est sans doute que la psychanalyse, en son état actuel tout au moins, nécessite un traitement psychothérapeutique de son institution ; en même temps, sans doute, que les circonstances invitent diverses formes de psychothérapie institutionnelle à se remettre sur le divan[15].
Envoi :
29. Et si la clinique de l’autisme renouvelait celles de la névrose, de la psychose et de la perversion ?
30. Car y a-t-il de l’Autre là où ça souffre ?
Septembre 2013
Pascal NOTTET