DE LA PSYCHANALYSE A L’INSTITUTION ET SES DISPOSITIFS
On ne peut, je pense, que souscrire totalement au vœu de séparer le dispositif analytique du Cartel du Questionnement de toute autre procédure de type associatif, à fortiori quand il s’agit du gouvernement d’un groupe.
Toute gérance d’un groupe associatif, que je sache, dépend du fonctionnement politique que l’ensemble de ses membres s’est donné. Ce n’est pas d’hier que nous nous référons au système démocratique.
Cela dit, où en sommes-nous au Q.P. avec cet héritage, sans doute freudo-lacanien à divers égards, de concevoir « psychanalytiquement » l’existence et le fonctionnement d’une association ? Est-ce que l’expérience de l’inconscient, à chaque fois celui d’un sujet, autoriserait quelque idéologie particulière propice à la création d’un nouveau système politique adapté à un collectif ? Pourtant, nous ne pouvons ignorer, depuis Freud, que la psychanalyse n’ouvre à aucune Weltanschauung, à aucune vision du monde. Ouvrirait-elle quand même à une nouvelle vision associative ?
C’est d’autant plus improbable que, sous l’inspiration de l’enseignement de Lacan, nous savons qu’il n’existe aucun système, aucun lien social, qui se suffirait à lui-même. Autrement dit : aucun discours, fût-il celui de l’analyste, qui ferait « groupe » et s’installerait dans la durée.
Les discours sont comme la vie elle-même, ils ne cessent de se bousculer l’un l’autre, dans une ronde qui marque leur incomplétude, à savoir leur butée sur le « réel ».
Dit en termes plus simples, d’où viendrait notre crédit en un système qui tisserait l’expérience analytique, toujours au un par un, avec une organisation collective cohérente ? Y a-t-il un sujet de l’inconscient qui se dirait à la première personne…du pluriel, un « nous » en quoi chaque « un » se reconnaîtrait ? Un je ne sais quel archétype d’un je ne sais quel « JE » collectif…
C’est déjà pas mal qu’un « nous improbable » se partage et met au débat, à l’occasion, un certain nombre de signifiants (psychanalyse, questionnement, laïcité, clinique, enseignement, recherche, Freud et Lacan, …). Certes, nous nous partageons ces signifiants, mais chacun selon son style, son désir, son équation singulière, en somme chacun selon son « symptôme ». A tout le moins peut-on espérer que nous ayons en partage cette part d’hétérogène qui renvoie au « réel ». Soit un « impossible » qui sans doute, au mieux, nous rassemble mais en quoi nous ne pouvons nous reconnaître. Le réel, en effet, n’accorde aucune étiquette et ne produit aucune effigie qui viendraient comme épingler et fixer ce « nous » associatif. Le réel nous rassemble, ai-je dit un jour à l’I-AEP, mais il ne nous ressemble pas. A qui ou à quoi, d’ailleurs, ressemblerait ce « nous », sorti comme par magie, dont on ne sait quelle boite de Pandore?
Et pourtant ce qui prévaut encore, malgré notre savoir dit de l’analyste, c’est que le groupe associatif serait composé de psychanalystes. Bigre! Quel amidon aurait ainsi fixé collectivement cette position éphémère du psychanalyste dès lors qu’il sort de son fauteuil pour se colleter à d’autres, eux-mêmes tout autant désarrimés de leur position dans la cure? A la fois nous savons bien qu’il n’y a d’analystes que par la grâce de l’analysant, et encore à certains moments, et, malgré tout, nous semblons faire comme si « psychanalyste » devenait une qualification, comme n’importe quelle autre qualification professionnelle, susceptible, dès lors, de regroupement de type corporatif. Notre corps a-t-il donc trop donné dans ce procès de l’acte analytique pour que nous le recomposions à plusieurs sous le réverbère de notre existence groupale ?
Tout cela pour dire que notre dispositif « Cartel du Questionnement » a donc bien des raisons légitimes et logiques de se couper de toute ingérence de la gérance institutionnelle justement.
Mais alors, comment faire avec la nomination « membre associé » ? Si vraiment ce cartel questionne comment tel sujet a traversé son analyse,-pour autant que sa parole en révèlerait effectivement quelque chose-, comment aussi ce sujet en aurait développé l’éventuel « désir de l’analyste »,-en acte dans le décours de sa pratique-, alors pourquoi diable sanctionner ce temps de cartel d’une nomination? Une nomination qui, quoi que l’on dise, vient accorder un nom à quelqu’un qui est venu témoigner d’avoir touché, dans son parcours analytique, au désêtre du Sujet Supposé Savoir et à sa propre destitution subjective ? Il y aurait là, à mon sens, comme un paradoxe. La nomination ferait en quelque sorte office de rustine sur fond d’une expérience ayant conduit le sujet à l’innommable, à l’indicible et au non figurable, bref au réel.
Mais il y a encore plus étrange. Si l’on s’accorde à séparer le temps analytique du Cartel du Questionnement de toute autre éventuelle procédure autorisant la participation aux instances associatives, comment, dès lors, exiger qu’un certain nombre d’instances soient composées de « membres associés »? Ce que l’on retire d’un côté, on le retrouverait de l’autre?
Si cela reste en l’état, cela ne peut signifier qu’une seule chose, à savoir que ce qui aboutit à une nomination dans la procédure du Cartel du Questionnement, loin d’être séparé du fonctionnement institutionnel, en fait y participe pleinement. Prétendre, dans ce cas, à la séparation est un leurre.
Il me semble qu’il nous faut encore penser la nomination ou, au contraire, l’absence de nomination. Car si nous nommons, cette nomination va être reprise par l’institutionnel, ici encore comme une sorte de qualification.
Comment alors résoudre (en tout cas « règlementer ») l’accession à l’engagement institutionnel via la participation aux instances ?
Je proposerais, quant à moi, d’en revenir au choix du système politique que j’évoquais plus haut. S’il s’inspire de la démocratie, eh bien qu’on fasse fonctionner notre groupe dans cette direction, sans l’embarrasser de considérations psychanalytiques dont le gouvernement des groupes n’a que faire.
Sur base de l’histoire du mouvement psychanalytique, agitée s’il en est, ne nous acheminons-nous pas vers une conception plus prosaïque qui consiste, ici aussi, à séparer l’analytique du fonctionnement associatif comme tel? Si telle est la réalité, ce qui ressort de la gouvernance d’une association psychanalytique appartient au champ politique, au même titre que n’importe quelle autre association. Dans ce cas, les règles de fonctionnement d’un groupe psychanalytique sont identiques à celles qui régissent tout autre regroupement.
Ou alors, j’attends que l’on me prouve l’efficacité fonctionnelle d’un tissage psychanalytico-politique, ce dont, je l’avoue, je doute profondément. Et même, bien plus qu’en douter, je n’y crois absolument pas. On en connait des institutions qui fonctionnent apparemment avec des « psychanalystes » et des instances attribuées à des analystes ayant satisfaits à ceci ou cela. Mais n’est-ce pas là, réellement, un abus de langage ? Et pourquoi pas, plus grave que cela, une dénaturation profonde de l’esprit de la psychanalyse. Lacan lui-même s’y est coltiné et rien n’indique que ses propositions aient vraiment résolu la question. L’émiettement des associations psychanalytiques semble bien signer l’échec d’un tel espoir.
En revanche, s’il était dit ouvertement que des analysants (pas des analystes!), d’expérience et de générations différentes, se réunissent pour parler de leurs pratiques respectives, pour essayer d’en élaborer quelque chose, ou que sais-je encore, et que cela nécessite un lieu, une association, alors rien n’empêcherait que ces analysants, pour un temps mués en organisateurs, assument les instances nécessaires à l’existence du groupe. Ils seraient démocratiquement élus, après avoir satisfait à une durée minimale de collaboration avec les autres membres-analysants du groupe. On pourrait ici imaginer un cartel, une fois par an, qui recenserait les plus jeunes membres-analysants et mettrait en discussion leur désir d’engagement associatif ainsi que leurs compétences, soit leur supposé intérêt pour la chose politique du groupe.
De là, par la suite, aller les solliciter de ce côté-là, est-ce donc si inconvenant ? On est bien allé chercher Cincinatus occupé qu’il était à labourer son champ.
Quant à la dimension analytique dans l’institution, l’invention de certains dispositifs renvoie à la nécessité que le questionnement psychanalytique ait encore, dans notre groupe, ses lieux et son temps d’élaboration. A cet égard, le Cartel du Questionnement occupe une place tout à fait singulière et centrale.
L’institution fait ainsi offre de certains dispositifs permettant à ceux qui désirent s’y éprouver l’occasion de garder vive la dimension d’ouverture de l’inconscient. Pour faire image, et à l’inverse du corps organique, l’ossature du corps institutionnel est extérieure (son cadre, son fonctionnement politique…) alors que sa chair vive est à l’intérieur (la vie de nos dispositifs, la dimension analytique…). Tout ceci, évidemment, n’empêchant nullement, bien au contraire, notre ouverture à l’extérieur de notre groupe (collaboration de travail avec d’autres collègues, d’autres associations…).
Daniel Bonetti (Juin 2013),
suite à des échanges avec Bernadette Weyergans