Le cartel sur Le désir et son interprétation se termine.
Pour ma part, je l’avais proposé, ce cartel, après avoir lu Allouch, Erotique du deuil au temps de la mort sèche. Allouch s’arrête longuement à la présentation de Hamlet par Lacan dans ce séminaire dont il dit qu’à sa connaissance c’est la seule élaboration proposée par Lacan à propos du deuil.
On pourrait peut-être dire qu’en lisant ce séminaire, on fait une belle balade, avec le graphe, la clinique d’Ella Sharp et quelques autres, et puis Hamlet sur le trajet, un vrai plaisir… A propos de balade, je fais de la route pour venir en cartel et il arrive forcément que sur la route on se laisse aller à quelques questions, qu’est-ce que je fous là à 11h du soir dans un embouteillage ? A payer une amende parce que des parcmètres bruxellois réclament jusque 21h ? A laisser l’esprit vagabonder pendant ces 2 à 3 heures de route ? Sans doute suis-je là pour parer à un risque majeur, omniprésent : par exemple récemment, un « profil de fonction » du psychologue à l’hôpital était notamment ainsi détaillé officiellement : « le psychologue donne une image psychologique complète du patient ». Des jeunes collègues répondaient sans émoi présents à cet appel, même pas peur !
Hamlet, disait Lacan, est un filet d’oiseleur :
«… la thèse que j’avance ici, … HAMLET fait jouer les différents plans, le cadre même auquel j’essaye de vous introduire ici, dans lequel vient se situer le désir. C’est parce que cette place y est exceptionnellement bien articulée… aussi bien je dirais, de façon telle que tout un chacun y vient trouver sa place, vient s’y reconnaître …que l’appareil, le filet de la pièce d’HAMLET est cette espèce de réseau, de filet d’oiseleur où le désir de l’homme… dans les coordonnées que justement FREUD nous découvre, à savoir son rapport à l’œdipe et à la castration …est là articulé essentiellement » (11 mars 59).
Pris dans les mailles de ce filet, Hamlet est piégé – Lacan et ses auditeurs, les lecteurs ou spectateurs d’Hamlet tout autant. Piégé, il procrastine. Pourtant, on ne s’ennuie pas avec lui ! Certes il ajourne l’acte qu’on attend de lui, pris à son propre piège, mais il n’est pas pour autant sans rien faire : qu’on pense au montage de la scène sur la scène ou à l’éjection violente d’Ophélie, à la scène avec sa mère et au meurtre de Polonius… Autant d’actes qui vont jalonner son parcours et le faire bouger – dès lors on peut suivre ou pas Allouch dans sa démonstration du deuil comme n’étant pas un « travail ».
Qui sait, nous n’aurions sans doute jamais connu Hamlet s’il n’avait été ainsi fait, fait comme un rat tel Polonius derrière son rideau, captif.
C’est encore par un piège du désir que Lacan termine son séminaire. Il l’a évoqué dans la leçon du 17 juin 1959 mais il y insiste particulièrement dans la dernière leçon du 1er juillet : il s’agit du piège qu’il repère à partir de « l’état actuel des choses », en 1959 donc, qui « est dominé –de quelque côté qu’elle prenne ses mots d’ordre – par la relation d’objet ». Et Lacan de pointer l’analyse qui filerait vers une forme d’adéquation de l’objet dont l’analyste aurait le secret, jusqu’à une conclusion identificatoire :
« Et la réalité supposée par l’analyste en fin de compte, qui revient sous une forme encore plus implicite cette fois, encore plus masquée cette fois, peut être tout à fait scabreuse, surtout impliquer une normativité idéale, qui est à proprement parler celle des idéaux de l’analyste, comme étant la mesure dernière à quoi est sollicité de se rallier la conclusion du sujet qui est une conclusion identificatoire :
« Je suis en fin de compte ce que je reconnais être en moi, le bon et le bien; j’aspire à me conformer à une normativité idéale qui, pour cachée, pour implicite qu’elle soit, est quand même celle qu’après tant de détours je reconnais pour m’être désignée ».
The Ghost est passé par là ! «La consigne que donne le ghost n’est pas une consigne en elle-même, c’est quelque chose qui d’ores et déjà met au premier plan, et comme tel, le désir de la mère. » (11 mars 59).
Lors de la précédente occurrence de cet écueil majeur du rabattement du désir par une telle adéquation inavouée, implicite, de l’objet (dans la leçon du 17 juin 59), je m’étais laissée allée lors du cartel à quelques questions quant à ce qu’il en est du désir de travail dans une association : qu’est-ce qui le soutient, ou pas. Une association se donne des outils, instances, cartels, intercartels, ateliers, site internet, procédures… Une association analytique n’est pas qu’une asbl, il faut supposer, du moins la rejoint-on avec cet espoir, que ces outils sont au service du désir de travail.
Sans doute les attentes sociales actuelles quant aux associations à vocation formatrice ne sont-elles pas étrangères au risque d’établir un « bon cursus » et de vouloir dès lors rentrer dans les rangs établis par ? Un maître ou quelques maîtres, se demandait quelqu’un du cartel ? Quand on se demande ce qu’on fout là, qu’on laisse vagabonder les pensées à défaut d’avancer sur la route, on se souvient par exemple avoir lu dans un rapport de réunion du QP qu’il y a toujours cette foutue inhibition qui est pointée à propos des intercartels et que dans le même rapport il y a cette petite remarque : il faudrait plus de Surmoi… Ou on se demande pourquoi même en interne le site est si frileux pour accueillir sous responsabilité singulière les jalons de travail proposés à titre d’analysant : ces jalons végètent comme autant de lettres mortes, parfois au point de se faire héberger ailleurs. Il faut croire que la non pertinence de certains travaux, notamment quand ils ne relèvent pas de la cure type, est toujours d’actualité et décidée comme telle. Le cartel sur L’identification était passionnant, mais c’était «un texte trop difficile », a-t-on entendu à propos d’abandons et désistements, ce qui avait eu pour conséquence d’avoir à tirer et pousser pour aller jusqu’au bout, sans avoir de lieu où travailler. Ou encore, les cartels, dont on dit qu’ils marchent bien, sont pourtant bouclés avant d’être annoncés.
Hamlet, dit Lacan, est un filet d’oiseleur pour le désir et à lire ce séminaire, on ne peut s’empêcher de penser que le désir est prompt à s’empêtrer dans des filets. Tout au long du séminaire en fait Lacan nous montre que l’analyste n’est jamais à l’abri lui aussi de serrer les mailles autour du désir : le graphe peut fonctionner en boucle fermée sans faire jouer de ressorts. C’est peut-être moins le désir qui s’empêtre que toute la structure, avec la procrastination inhérente à toute désignation, à toute nomination, à toute instauration de procédures sans doute.
L’indication de la place du désir sur ce graphe comme vecteur rappelle pourtant la nécessité du fonctionnement de chaque étage, l’ouverture, le déverrouillage de chaque position dans le système pour qu’une échappée belle ait lieu. C’est ce que Lacan me semble pointer quand il commence la dernière leçon par ces termes :
« Nous arrivons à la fin de cette année que j’ai consacrée, à mes risques et périls tout autant qu’aux vôtres, à cette question du désir et de son interprétation. Vous avez pu voir en effet que c’est sur la question de la place du désir dans l’économie de l’expérience analytique que je suis resté sans en bouger, parce que je pense que c’est de là que doit partir toute interprétation particulière d’aucun désir. Cela n’a pas été – cette place – facile à cerner. »
Christine Bonnet, juin 2018