Parhélie – Séminaire du 17 juin 2013
Inventer la fonction paternelle
Entre réglage collectif et responsabilité(s) singulière(s)
- « Fonction paternelle » : ce sont surtout ces deux mots-là qui retiendront mon attention, car qu’est-ce que c’est, la fonction paternelle ?
- Il me semble que cette expression trouve sa place dans une série : père, nom-du-père, métaphore du-nom-du-père, puis les noms-du-père ; enfin, fonction paternelle– (parallèlement à « fonction phallique » dans le Lacan des formules de la sexuation).
- Cette série pourrait être prolongée, je crois, du côté de la fonction parentale…
- Les parents – du verbe latin pario, peperi, partum, pariturus, parere –, ce sont ceux qui enfantent, accouchent, mettent bas, produisent, font naître, engendrent, procurent.
- La fonction paternelle serait plus particulièrement ce qui nommerait, dans la fonction parentale et à côté de l’engendrement maternel et biologique de l’enfant,son engendrement symbolique.
- La fonction paternelle aurait pour charge essentielle de produire du symbolique et de faire en sorte que l’enfant soit engendré dans le symbolique, qu’il soit inscrit dans le symbolique, qu’il s’inscrive dans le symbolique.
- En ce sens, on pourrait gommer au maximum la dimension possiblement imaginaire de l’adjectif « paternel » pour garder surtout la dimension symbolique de la fonction dite paternelle : pourrait être dite paternelle toute fonction qui produit du symbolique pour un enfant, inscrit l’enfant dans le symbolique, et fait que l’enfant s’y inscrive.
- Deux traits, dans la langue latine et dans le droit latin, permettent de souligner cette dimension symbolique (plutôt qu’imaginaire) de la fonction dite « paternelle » :
- La célèbre formule pater incertus – d’un point de vue biologique assurément, mais pas d’un point de vue symbolique.
- L’usage, dans le monde romain, selon lequel le père pouvait ne pas donner son nom à l’enfant qui venait d’être mis au monde : comme si c’était seulement le nom donné au fils ou à la fille qui met le père en position de père en même temps que le fils ou la fille en position de fils ou de fille (car avant cette nomination, l’enfant n’est encore personne) ; d’où l’expression qui synthétise cette opération : le nom-du-père.
- Plus la fonction paternelle épure son essence, plus elle se désimaginarise, plus elle permet que le nom-du-père se métaphorise avec l’expression de métaphore du nom-du-père, et même se pluralise avec l’expression les noms-du-père…
- La fonction paternelle fait donc en sorte qu’un enfant, qui n’est au départ personne, acquière, avec le nom que le père lui donne, une place précise dans le lien social par rapport au présent, et dans la généalogie par rapport au passé ; le nom-du-père est également, pour cet enfant, un engagement par rapport au futur (engagement tant du père que du fils).
- On peut même avancer que ce nom-du-père est fait pour traverser les trois stases du temps : passé, présent, futur ; et est encore fait pour résister à ce qui sera, plus tard, la mort même de l’enfant qui, ce nom – ce nom-du-père – l’aura porté.
- Autrement dit, à supposer que l’éternité existe, le nom-du-père serait à même d’en prendre la dimension sur lui – en plus de celles du passé, du présent, et de l’avenir.
- Passé + présent + avenir, soit la totalité du temps, + l’éternité si elle existe : voilà ce que, pour un enfant, engage le nom-du-père – en tant que ce nom préexiste à l’enfant, en tant que ce nom existera avec l’enfant pendant toute la vie qui sera la sienne, en tant que ce nom résistera peut-être à la mort de l’enfant qu’il aura été.
- La fonction dite paternelle, en tant que fonction symbolique, serait donc la fonction qui permet à cet enfant de soutenir l’engagement dans lequel le nom-du-père l’a engagé, depuis un passé qui aura précédé sa naissance, jusqu’à un avenir qui continuera au-delà de sa mort – et peut-être même pour l’éternité (si elle existe).
- Je retiens de cette mise en page deux traits probablement décisifs :
- D’un côté, l’extrême passivité où l’enfant se trouve par rapport à ce nom-du-père et par rapport à ce qui se trouve être engagé par ce nom-du-père.
- D’un autre côté, ce qui se présenterait comme la puissance active de la fonction dite paternelle, en tant qu’elle soutiendrait l’enfant dans sa responsabilité par rapport à l’engagement où l’aura inscrit ce nom-du-père.
- On pourrait ainsi avancer que la dimension symbolique de la fonction dite paternelle unit, à même son rôle, le trait d’une extrême passivité dans laquelle un enfant est marqué par le nom-du-père, et le trait d’une puissance active par laquelle un enfant est soutenu à répondre à cette extrême passivité, et à répondre d’elle : et cela, tout autant en direction du passé ou de l’avenir que du présent, comme s’il s’agissait de se tenir face à l’éternité, à supposer bien sûr que cette éternité existe.
- Ce double trait actif/passif dans la teneur proprement symbolique de la fonction dite paternelle, je ne suis pas sûr que l’adjectif « paternel » soit encore à même de le rendre, de nous le faire entendre – tant la figure du père aura été critiquée, malmenée, et pour tout dire déconstruite, en Europe en tout cas, et particulièrement dans le domaine politique, depuis près de cinq siècles déjà (il semble, dès avec Montesquieu…).
- Mon propos n’est pas de restaurer la figure imaginaire du père, il serait plutôt d’en extraire la teneur non seulement symbolique, mais réelle. : car cette double marque active/passive que laisse ineffaçablement le nom-du-père, depuis le symbolique et par l’imaginaire, c’est le réel même qu’elle se trouve engager, dans la triple réalité du passé, du présent et de l’avenir, comme dans l’irréalité de ce qu’on pourrait appeler l’éternité.
- Un autre mot est nécessaire pour progresser dans cette direction du réel engagé par le symbolique du nom-du-père : plus surprenant que père encore, c’est la notion d’autorité – à la condition de ne pas se méprendre, de ne pas trop se méprendre sur ce qu’elle cherche énigmatiquement à signifier.
- Le mot français autorité vient du latin auctoritas, substantif à rapporter lui-même au verbe augeo, auxi, auctum, augere, qui signifie :
- Transitif :
- Faire croître, accroître, augmenter
- Augmenter, développer [rendre plus fort, plus intense, etc.]
- Rehausser quelqu’un, l’aider à se développer, l’honorer, l’enrichir, etc.
- Intransitif :croître, se développer.
- Transitif :
- Le mot français auteur, en latin auctor, est directement construit sur le verbe augere ; il vaut la peine d’y aller voir de plus près.
- Auctor : celui qui augmente, qui fait avancer (progresser)
- Celui qui augmente la confiance :
- Garant, répondant
- Garant, qui confirme, autorité, source
- Modèle, maître, autorité
- Garant, source historique
- Celui qui pousse à agir :
- Conseiller, instigateur, promoteur
- Promoteur, créateur, initiateur, fondateur, auteur
- Auteur, celui qui fait (compose) un ouvrage, écrivain
- Celui qui augmente la confiance :
Remarque : ce mot se trouve être aussi employé comme féminin.
- La structure de l’autorité, plutôt que la différence masculin/féminin, suppose la différence actif/passif, ou agent/patient – mais avec effet d’augmentation de la puissance de l’agent (qui croît), comme du patient (que l’agent fait croître).
- Ce rapport actif/passif de l’autorité peut ainsi se jouer entre deux individus ou bien à l’intérieur d’un seul (qui serait divisé).
- Dans un rapport d’autorité :
- soit A est actif et B passif,
- soit A est divisé entre actif et passif
- Mais de toute façon A, actif, est aussi passif devant les effets d’augmentation qu’il implique chez A passif ou B passif,tous deux par là même devenus actifs…
- C’est d’ailleurs exactement ce qui se passe dans le processus de la paternité : un fils ne devient père que parce qu’il a lui-même un fils, en puissance d’être père à son tour…
- Il faut avoir été passif d’un actif antérieur (entretemps devenu passif…) pour pouvoir devenir soi-même l’actif d’un passif nouveau, qui sera lui-même à même de devenir actif, ultérieurement…
- Actif/passif ne peut ainsi s’écrire que comme une différance…
- La différance actif/passif propre à l’autorité s’écrit donc non seulement entre passé et présent comme entre présent et avenir, mais au cœur même du présent.
- C’est pourquoi :
- dans un régime de la conscience, nous verrons toujours l’autorité s’écrire entre deux individus
- dans un régime de l’inconscient par contre, nous pourrons voir s’écrire l’autorité à l’intérieur d’un même individu, à même la division qui le caractérise comme marqué par l’inconscient – à la faveur, bien sûr, de telle rencontre ou de tel transfert…
- dans un régime de la pensée dès lors (à la fois consciente et inconsciente), nous verrons l’autorité comme la dimension propre d’un transfert inconscient quand, pour la conscience, il se joue comme rencontre…
- Je viens donc de citer les deux livres que je lis dos à dos :
- Alexandre KOJEVE, La notion de l’autorité
- Jean-Pierre CLERO, Qu’est-ce que l’autorité ?
- Bien sûr, la « fonction paternelle » joue son rôle dans de nombreux domaines :
- le domaine de la famille (par exemple en pointant la différence d’expression entre « père » et « chef de famille »)
- le domaine de la religion (pour deux des trois monothéismes – juif et chrétien –, Dieu est Père ; cf. La psychanalyse à l’épreuve de l’Islam de FethiBenslama pour y voir pensé Dieu, précisément, comme n’étant pas père)
- le domaine du politique (par exemple avec l’absolutisme de droit divin des grandes monarchies européennes ; ou Staline le petit père des peuples)
- le domaine des exercices de la pensée – qu’il s’agisse de la science, de l’art ou de la philosophie (Einstein, père de la bombe atomique ; Picasso, père du cubisme ; ou le parricide philosophique de Platon sur Parménide)
- Freud tout aussi bien, le père de la psychanalyse…
- Nous concentrerons notre réflexion sur la fonction paternelle dans deux domaines : la famille et l’Etat.
- À titre d’hypothèse, nous poserons que ce qui s’appelle « psychothérapie institutionnelle », dans le secteur de la psychiatrie infanto-juvénile où nous travaillons, se situe précisément à l’intersection de ces deux domaines de la famille et de l’Etat.
- Kojève, dans sa note de 1945 sur La notion de l’autorité, prend exclusivement en compte le domaine du politique et de l’Etat.
- Il y engage des analyses selon trois points de vue :
- phénoménologique : ce que nous donnent à voir les expériences de l’autorité tout au long de l’histoire humaine
- métaphysique : ce qui peut en être articulé quant à l’essence de l’autorité, selon les deux angles du Temps et de la Cause – et d’après quatre grands textes de l’histoire de la Métaphysique (Platon, Aristote, La Scolastique, Hagel)
- ontologique : pour parvenir petit à petit à déterminer en quoi ce qui s’appelle « autorité » relèverait de la structure de l’Être en tant qu’Être.
- Faisant suite à ces trois analyses, Kojève dégage des déductions, elles-mêmes triples :
- d’ordre politique : comment convient-il de penser la notion de l’autorité dans le fonctionnement politique des Etats ?
- d’ordre moral : comment les êtres humains, devenant citoyens selon leur inscription politique et sociale, rencontrent-ils le fait et l’expérience de l’autorité ?
- d’ordre psychologique : comment penser la raison (logos) de ce qui se passe pour la psyché, selon qu’elle est active ou passive dans l’expérience de l’autorité ?
- Quelques remarques :
- la première pour souligner que les analyses de Kojève répondent à une dialectique ascendante (depuis les phénomènes jusqu’à l’Être, en en passant par les questions métaphysiques du Temps et de la Cause) ; alors que les déductions s’engagent selon une dialectique descendante (depuis le politique jusqu’au psychologique, en en passant par le moral et la moralité) ;
- l’organisation du travail de Kojève présente donc une structure de chiasme, et même – probablement – de bande de Moëbius ; cette bande de Moëbius s’articulerait comme suit : phénomènes / politique ; métaphysique / moralité ; ontologique / psychologique ;
- le lien ontologique / psychologique détermine exactement le domaine ouvert par le questionnement de la psychanalyse : ces deux chapitres étant les plus ténus du travail de Kojève, ils engagent leur relecture par le travail lacanien de Clero ;
- le lien phénomène / politique est la matière première de ce qui se donne comme objet de travail spécifique, entre la famille et l’Etat, dans le champ spécifique de la psychothérapie dite institutionnelle ;
- le lien métaphysique / moralité devrait déterminer ce qui doit pouvoir précisément se penser comme « autorité » dans ce champ spécifique de la psychothérapie dite institutionnelle ;
- pour le dire autrement encore :
- le lien métaphysique / moralité déterminerait comme tel le champ spécifique de la psychothérapie institutionnelle (non consensuelle du point de vue de la HAS française)
- le lien ontologie / psychologie déterminerait comme tel le champ spécifique de la psychanalyse (non consensuelle du point de vue de la HAS française)
- tandis que le lien politique / phénomène montrerait et nommerait notre objet de travail – pour et au-delà de la psychothérapie institutionnelle, pour et au-delà de la psychanalyse.
- Dans l’entre-deux de ses analyses phénoménologiques et métaphysiques, Kojève en arrive à poser exclusivement quatre types d’autorité, chacun pur en son essence : autorité de père (P), autorité de maître (M), autorité de chef (C), autorité de juge (J).
- Posant parallèlement qu’il n’existe aucun phénomène d’autorité qui soit pur, il imagine toutes les compositions et prévalences possibles – pour aboutir à la conclusion qu’existeraient 64 formes possibles d’autorité.
- Concernant l’autorité de père (ou fonction paternelle), suivre le raisonnement de Kojève nous amène à poser les possibilités suivantes, au nombre de 15 + 1 :
- PMCJ
- PMJC
- PCMJ
- PCJM
- PJMC
- PJCM
- PMC
- PCM
- PMJ
- PJM
- PCJ
- PJC
- PM
- PC
- PJ
- P…
- Mais peu importe, car ce qui, jusqu’à nos jours, aura été le plus déterminant, c’est la construction théologico-politique selon laquelle :
- Dieu cumule toutes les formes d’autorité (PMCJ)
- Dieu transmet sa propre autorité divine aux hommes en tant qu’il est père de la création (P)
- Et c’est comme étant la seule autorité d’un père, et d’un seul père, que le pouvoir absolu du monarque s’exerce sur ses sujets (P à MCJ, ou P à CMJ, etc.).
- D’où le moment, historiquement tout à fait décisif, de la Révolution française :
- Le père est décapité, en la personne du Roi Louis XVI
- Les autorités qui subsistent ne peuvent alors être exercées qu’en tant que séparées (principe de séparation des pouvoirs) : le maître comme exécutif (M), le législateur comme chef (C), le judiciaire comme juge (J).
- S’il nous est aujourd’hui si difficile de penser le nom-du-père, et même les noms-du-père, comme fonction paternelle d’autorité, c’est depuis le fond politique de l’histoire et du droit, où il s’est agi, pour la démocratie, de décapiter le pouvoir absolu du monarque de droit divin…
- Entre les pères des familles et le père de l’Etat, pour la pensée, c’est l’aporie…
- Le grand intérêt de la proposition de Kojève dans sa note sur La notion de l’autorité, c’est qu’il distingue radicalement l’autorité de la force, dégageant ainsi la possibilité de penser l’essence de l’autorité comme ne relevant pas d’un rapport de forces, donc comme irrémédiablement distinct du domaine politique et du domaine du droit.
- Voici la définition qu’il en donne, en plusieurs étapes :
- Il n’y a d’Autorité que là où il y a mouvement, changement, action (réelle ou du moins possible) : on n’a d’autorité que sur ce qui peut « réagir », c’est-à-dire changer en fonction de ce ou de celui qui représente l’Autorité (l’ « incarne », la réalise, l’exerce). Et de toute évidence l’Autorité appartient à celui qui fait changer, et non à celui qui subit le changement : l’Autorité est essentiellement active et non passive.
- On peut donc dire que le « support » réel de toute autorité est nécessairement un agent au sens propre et fort du terme, c’est-à-dire un agent qui est censé être libre et conscient (donc soit un être divin, soit un être humain, et jamais un animal, etc., en tant que tel).
- Note : Certes, l’acte autoritaire n’est pas nécessairement spontané: on peut avoir de l’autorité tout en exécutant un ordre d’autrui. Mais l’agent revêtu d’autorité est censé comprendre cet ordre et l’accepter librement : un phonographe qui transmet la parole du chef n’a nulle autorité en lui-même.
- L’être revêtu d’autorité est donc nécessairement un agent et l’acte autoritaire est toujours un véritable acte (conscient et libre).
- Or, l’acte autoritaire se distingue de tous les autres par le fait qu’il ne rencontre pas d’opposition de la part de celui ou de ceux sur qui il est dirigé. Ce qui présuppose, d’une part, la possibilité d’une opposition et, de l’autre, le renoncement conscient et volontaire à la réalisation de cette possibilité.
- L’Autorité est donc nécessairement une relation (entre agent et patient) : c’est donc un phénomène essentiellement social (et non individuel) ; il faut être pour le moins deux pour qu’il y ait Autorité.
- DONC : L’Autorité est la possibilité qu’a un agent d’agir sur les autres (ou sur un autre), sans que ces autres réagissent sur lui, tout en étant capables de le faire.
- Ou bien encore : En agissant avec Autorité, l’agent peut changer le donné humain extérieur, sans subir de contrecoup, c’est-à-dire sans changer lui-même en fonction de son action.
- Ou bien, enfin : l’Autorité est la possibilité d’agir sans faire de compromis (au sens large du terme).
- Conclusion sur l’articulation autorité/force/droit :
- Cette définition montre clairement que le phénomène de l’Autorité est apparenté à celui du Droit. En effet : J’ai droit à quelque chose quand je peux le faire sans rencontrer d’opposition (réaction), celle-ci étant en principe possible.
- Il y a cependant une différence essentielle entre ces deux phénomènes « apparentés » [Autorité et Droit].
- Dans le cas de l’Autorité, la « réaction » (l’opposition) ne sort jamais du domaine de la possibilité pure (elle ne s’actualise jamais) : sa réalisation détruit l’Autorité. Dans le cas du Droit, par contre, la « réaction » peut s’actualiser pour cela sans détruire le Droit : il suffit que cette « réaction » soit subie par une personne autre que celle qui détient le Droit.
- Il s’ensuit de cette différence que si, en principe, l’Autorité exclut la force, le Droit l’implique et la présuppose, tout en étant autre chose qu’elle (pas de Droit sans Tribunal, pas de Tribunal sans Police, pouvant faire exécuter les décisions du Tribunal par force).
- D’autre part, la parenté indiquée entre l’Autorité et le Droit explique pourquoi toute Autorité a nécessairement un caractère légal ou légitime (aux yeux de ceux qui la reconnaissent : ce qui va de soi, car toute Autorité est nécessairement une Autorité reconnue ; ne pas reconnaître une Autorité, c’est la nier et par cela la détruire).
- Déductions à tirer de ce rapport autorité/force/droit :
- Non seulement exercer une autorité n’est pas la même chose qu’user de la force (de violence), mais les deux phénomènes s’excluent
- L’action « légale » ou « légitime » peut aussi être une action « autoritaire » : pour qu’il en soit ainsi, il suffit qu’on renonce (librement et consciemment) à l’actualisation des « réactions » possibles.
- (…) le Droit n’a d’autorité que pour ceux qui le « reconnaissent », mais il reste un Droit même pour ceux qui le subissent sans le « reconnaître »
- Quant à l’action « autoritaire », elle est « légale » ou « légitime » par définition.
- On peut donc nier, dans un cas concret, l’existence d’une Autorité ; mais on ne peut opposer aucun « Droit » à une Autorité réelle (c’est-à-dire « reconnue »)
- Notre définition de l’Autorité peut être rapprochée également de la seule définition générale valable du Divin : est – pour moi – divin tout ce qui peut agir sur moi sans que j’aie la possibilité de réagir sur lui.
- Différence à marquer, toutefois, entre Autorité divine et Autorité humaine :
- L’ « Autorité » divine diffère de l’Autorité proprement dite (humaine) par le fait d’être éternelle.
- Ou bien encore : le Divin exerce son « Autorité » sans aucun risque de la perdre, sans risque en général.
- L’Autorité humaine est par contre essentiellement périssable : à chaque instant, la possibilité volontairement refoulée de la réaction peut s’actualiser et annuler ainsi l’Autorité.
- L’exercice de l’Autorité (humaine) implique donc nécessairement un élément de risque pour celui qui l’exerce par le fait même qu’il l’exerce : ne serait-ce que le risque de la perdre avec tout ce qui s’ensuit.
- Conclusions finales tirées de la définition de l’Autorité :
- Par conséquent, toute Autorité humaine qui existe doit avoir une « cause », une « raison » ou une « justification » de son existence : une « raison d’être ».
- Il ne suffit pas de constater qu’elle existe pour la « reconnaître » (et la prolonger dans son existence).
- Il faut donc voir quelles sont les causes, raisons ou justifications de l’Autorité.
- En réorientant plus directement notre propos sur le domaine de la famille et sur celui de la psychothérapie institutionnelle (en tant que son champ serait à l’intersection entre le domaine de la famille et le domaine de l’Etat), nous pouvons établir un contrepoint :
- D’une part entre les traits essentiels de la définition de l’Autorité telle que Kojève la décrit dans le registre de la liberté, de la conscience et de la volonté – comme registre en principe adéquat au fonctionnement du domaine politique de l’Etat,
- D’autre part ce qui serait les traits possibles d’une définition de l’Autorité telle que la psychanalyse, avec Lacan par exemple, en poserait le fonctionnement dans le registre de l’inconscient, que ce soit sur le mode du désir et/ou de l’aliénation.
- De la sorte, en tant que le domaine propre de la psychothérapie institutionnelle se situe à l’intersection du domaine de la famille et de celui de l’Etat, nous pourrions essayer d’articuler les tensions qui le constitue, implicitement et explicitement, à la croisée des registres de la liberté, de la conscience et de la volonté, en même temps que des registres du désir, de l’inconscient et de l’aliénation.
- Traits essentiels de l’Autorité selon Kojève :
- Elle est spécifiquement humaine (et non divine).
- Elle est intrinsèquement sociale (et non individuelle) – supposant donc la présence d’une relation entre au moins deux individus.
- Ces deux individus seront l’agent d’une part, le patient d’autre part.
- L’agent agit, son autorité s’exerce comme action ou acte.
- L’acte de l’agent est conscient et libre.
- Le patient, qui pourrait réagir à l’action consciente et libre de l’agent, renonce consciemment et volontairement à cette réaction.
- Ce renoncement conscient et volontaire du patient entraîne chez lui une transformation, un changement, un mouvement.
- Ce changement du donné humain chez le patient est extérieur.
- Ce changement chez le patient est également sans contrecoup pour l’agent, c’est-à-dire sans changer l’agent lui-même en fonction de son action ou de son acte.
- L’autorité est sans compromis.
- L’autorité ne s’exerce et n’existe que comme reconnaissance de l’autorité.
- L’autorité exclut la force.
- Excluant la force, l’autorité est radicalement différente du Droit.
- Différente du Droit, et ne recourant pas à l’usage de la force, l’Autorité peut tout de même fonctionner dans le domaine du Droit.
- Sans intrinsèquement relever du domaine du Droit, l’Autorité est vécue comme étant par essence comme « légale » ou « légitime ».
- L’autorité humaine, foncièrement inscrite dans le temps (et non pas dans l’éternité), elle ne s’exerce que dans le risque – fût-ce le risque de se perdre.
- Il convient donc de découvrir sa cause, sa raison, justification.
- Il convient aussi de comprendre le rapport en sa cause et le temps, puisque sa cause l’inscrit dans le temps (d’où elle risque toujours de disparaître.
- L’autorité n’existe que si elle est reconnue, et la reconnaître c’est articuler le temps dans lequel elle s’exerce avec la cause par laquelle elle se produit.
- Le livre de Jean-Pierre Cléro Qu’est-ce que l’autorité ? (chez Vrin) permet d’articuler cette question de l’autorité à la théorie lacanienne des quatre discours [Maître (M), Universitaire (U), Analyste (A), Hystérique (H)].
- À l’horizon de notre propos d’ailleurs, un glissement possible d’une formule lacanienne bien connue : depuis « l’analyste ne s’autorise que de lui-même, et de quelques autres », vers : le discours analytique ne s’autorise que de lui-même, et de quelques autres…
- Contrepoint : ce que seraient les traits essentiels de l’autorité – dans le domaine spécifique de la psychothérapie institutionnelle, selon le champ particulier de la psychanalyse, et depuis la théorie lacanienne des quatre discours :
- L’autorité resterait spécifiquement humaine (certainement pas divine)
- Elle resterait intrinsèquement sociale (la théorie des quatre discours comme formes de lien social), et pourtant elle serait individuelle, au sens où il y aurait une autorité intrapsychique
- À la faveur d’au moins deux individus, il y aurait, à l’intérieur d’un sujet divisé, agent et patient, agent et Autre.
- L’agent engage un acte (un acte analytique, par exemple – davantage sans doute qu’une action).
- L’acte de l’agent – l’agent fût-il conscient et libre – n’agira pas en tant que conscient et libre, mais plutôt comme inconscient et désirant.
- Le patient ou l’Autre inscrit son absence de réaction comme action, ni consciente ni volontaire, mais inconsciente et désirante ici aussi.
- Cette inscription est transformation, changement, mouvement (par exemple, passage d’un des quatre discours à un autre discours).
- Ce changement du donné humain chez le patient ou l’Autre est « intérieur ».
- Il est aussi sans contrecoup pour l’agent (sinon la joie du désir qui passe…).
- L’acte analytique, en son essence d’acte, est effectivement sans compromis.
- L’autorité de l’acte analytique va de pair avec la reconnaissance de l’autorité de l’acte analytique ; ce qui pourrait se traduire par : si le désir de reconnaissance n’est pas la reconnaissance du désir, l’acte analytique fait en sorte que le désir aille de pair avec la reconnaissance du désir.
- L’acte analytique exclut la force.
- L’acte analytique est radicalement différent du Droit.
- Différent du droit, sans recours à la force, l’acte analytique peut tout de même fonctionner dans le domaine du Droit.
- Sans intrinsèquement relever du domaine du Droit, l’acte analytique est vécu comme étant par essence « légal » et « légitime ».
- L’acte analytique ne s’exerce que comme risque – il est d’ailleurs instantanément, comme acte, exercé et perdu.
- Il conviendra de découvrir sa cause, sa raison, sa justification (ce sera du côté de l’objet a).
- Comprendre le rapport entre sa cause et le temps, c’est sans doute l’un des enjeux majeurs de la théorie des quatre discours.
- L’acte analytique comme reconnaissance de ce qui articule le désir à sa cause selon le temps : bien sûr…
- L’exercice un peu scolaire et un peu structural auquel nous venons de procéder laisse espérer que nous parviendrons à articuler l’Autorité selon Kojève à l’Acte analytique selon Lacan (pour nommer les choses succinctement avec ces majuscules et ces noms propres).
- Évidemment, cette articulation devra montrer, entre le registre kojévien de la liberté, de la conscience et de la volonté d’une part, le registre lacanien du désir, de l’inconscient et de l’aliénation d’autre part, ce qui s’y joue de même et d’autre : ce qui s’y joue de différance… à suivre ultérieurement.
- Pour l’instant, nous tenons comme plausible l’hypothèse d’articuler le domaine de la psychothérapie institutionnelle entre celui de la famille et celui de l’Etat, à la faveur d’une articulation possible entre la notion de l’Autorité selon Kojève et celle de l’Acte analytique selon Lacan.
- Trois traits communs : l’interdit du meurtre, l’interdit de l’inceste, le non-usage de la force.
- [Restera ouvert, évidemment, le chapitre dès lors juridique de ce qui s’appelle aujourd’hui « abus d’autorité ».]
- Après ces premiers éléments d’analyse phénoménologique de la notion de l’Autorité selon Kojève, nous pouvons aborder les éléments principaux de l’analyse métaphysique qu’il en propose.
- L’analyse phénoménologique de Kojève le met en présence de 4 types purs d’autorité, ainsi que de 60 types mixtes, rassemblés dans la définition que nous avons présentée plus haut.
- L’analyse métaphysique de cette matière première – c’est-à-dire sa lecture et son interprétation selon ce qu’en permettra l’Histoire de la pensée métaphysique elle-même, entre les Présocratiques avec Parménide et jusqu’à Heidegger aujourd’hui [le texte de Kojève date de 1945] – consiste donc à la penser depuis la question du Temps d’une part, de la Cause d’autre part : de sorte que les 64 modes possibles de l’Autorité puissent être pensés comme existants, c’est-à-dire reconnus dans le Temps comme justifiés par une Cause.
- Après quoi il sera envisageable de déterminer la spécificité de l’Acte d’Autorité selon chacun de ses 64 modes possibles, ainsi que le mode de présence à son Acte de chaque agent, dans chacun de ces 64 cas.
- Le matériel phénoménologique à l’appui de toutes ces déterminations métaphysiques sera puisé dans le domaine spécifiquement politique de l’Etat – dont des relectures seront sans doute au moins partiellement possibles pour nous dans le domaine de la psychothérapie institutionnelle, au départ de ce domaine du politique et de ses points de croisement avec le domaine de la famille.
- La tenue de ces analyses métaphysiques devrait ouvrir la perspective d’une analyse ontologique, où la question même de la Structure de l’Être ne devrait pas pouvoir être pensée sans le recours à ce qui pourrait alors devenir non plus seulement la notion de l’Autorité, mais le concept même de l’Autorité.
- Un parcours en bande de Moëbius permettrait ainsi d’articuler– depuis le pli « analyses ontologiques / déductions politiques », et comme le questionnement psychanalytique lui-même – « les analyses ontologiques » et les « déductions psychologiques » : en vue que le pli « analyses phénoménologiques / déductions politiques » nous expose à la clinique dont l’articulation entre les « analyses métaphysiques » et les « déductions morales » serait comme la métapsychologie, dans le champ spécifique de la psychothérapie institutionnelle.
- Quatre types purs d’Autorité : Père (P), Maître (M), Chef (C), Juge (J).
- Trois stases du Temps et leur dehors : Passé, Présent, Futur + Eternité.
- Quatre modalités de Cause : Matérielle, Efficiente, Finale, Formelle.
- Quatre textes métaphysiques : La théologie scolastique, Hegel, Aristote, Platon.
- Quatre modes de surgissements spécifiques : la Genèse (ou la génération), le Risque (ou la lutte à mort pour la reconnaissance), le Projet (ou le savoir engagé), la Justice (ou l’indéconstructible [comme le propose Derrida]).
- Quatre possibilités de temporalisation : Hérédité, Nomination, Election, Sans-succession.
- [Quatre positions « subjectives » (à deux entrées) : Impersonnel-Mort, Personnel-Mort, Personnel-Vivant, Impersonnel-Vivant.]
- Il est tout à fait possible, et même il convient de faire parler, de donner la parole à ce tableau extrêmement condensé :
- le Père, c’est celui qui aura engagé le Passé dans le Présent, c’est le Passé de tout Présent ; en ce sens, il est Cause matérielle du Présent, il en est le Passé comme Matière ; il situe la Genèse du Présent, ce à partir de quoi le Présent aura été généré ; quant à l’ « hypostase inversée de sa propre impuissance » – pour avec Nietzsche se moquer du Père –, c’est ce qu’en fait nous avons appelé Dieu, et lire la théologie scolastique devrait le confirmer ; sa puissance et son Autorité se transmettent par héritage ; à même son acte il est impersonnel (pater incertus !), et son acte suppose sa mort
- le Maître, c’est celui qui défend le Présent et se défend dans le Présent, il s’y fait reconnaître, il y fait valoir ce qui vaut pour lui, il s’engage dans la lutte quitte à mourir – que ce pour quoi il vit l’emporte ! et qu’il l’emporte le fait Maître – Cause efficiente ; Hegel en parle très bien, sous l’égide du Risque – sans quoi ne se répète rien d’autre que l’ensemble des stricts besoins des animaux humains ; le risque pris par le Maître est donc un risque personnel, mais pris par lui vivant comme déjà exposé à la mort, comme déjà mort virtuellement : et s’il survit, on le nomme Maître (par exemple comme ces musiciens qui se sont laissé traversés jusqu’à l’os par les exigences infernales de la musique, et qui vivant la font sonner)
- le Chef, c’est celui qui ouvre l’espace de la Cause finale, en sachant où il va, où il convient d’aller, et c’est avec lui qu’il emmène toute la troupe de ses bandits – vers le futur, vers l’avenir ; souvent, c’est par élection qu’on lui fait savoir qu’on obéit, de son vivant, à sa personne vivante ; souvent, redoute qu’il meure
- quant au Juge, un vrai Juge, un homme qui a vraiment le sens de la Justice, bien au large des seules questions du Droit, c’est comme s’il donnait à penser que l’Eternité n’est pas tout à fait inconsistante, que la vérité éternelle de la Justice n’est pas vaine et résonne parfois dans le temps des souffrances, des injustices et des conflits ; il prend le parti de la juste forme des choses, de la Cause formelle et donc belle des situations dans lesquelles il est si souvent difficile de faire valoir dignement, même à nos parfois, ce qui pourtant nous y justifie. Socrate et Platon en ont pensé la place, l’exigeante place, jamais acquise, toujours à renouveler : le Juge s’y tient très impersonnellement, mais tout à fait vivant.
- Pour Kojève donc, le Père est un type pur d’Autorité : il fait grandir, il engendre, il génère ; le maître aussi fait grandir : il fait valoir ce qui n’avait pas encore valu jusque-là ; et le Chef fait grandir : en donnant de l’avenir à penser devant lui ; et le Juge fait grandir, car il rend digne l’innocent, comme le coupable.
- D’un point de vue phénoménologique, précise Kojève, aucun de ces quatre types purs n’existe isolément : c’est seulement dans une possibilité mixte avec une, deux ou trois autres composantes, que chacun de ces quatre types purs peut vraiment exister et s’exercer, se manifester dans le temps et fait jouer sa cause auprès de qui s’exerce l’autorité.
- L’autorité absolue, à supposer qu’elle existe, cumulerait évidemment chacun de ces quatre types purs d’autorité, dans des rapports parfaits ne relevant plus d’aucune proportion : voilà bien le fantasme qu’on nomme Dieu (en tout cas dans une certaine lecture que nous pouvons faire de la théologie scolastique du Moyen Âge).
- L’ennui, avec ce fantasme, c’est quand on y croit, quand on souhaite que l’autre y croie, et quand on s’organise pour que ce soit crédible ; trois opérations y suffisent :
- tout d’abord rassembler l’ensemble de ces quatre composantes sous la seule égide de la figure du Père – qui s’en trouve en quelque sorte comme redoublé [c’est le Père et l’Esprit]
- puis faire en sorte que ce dédoublement éternel et divin du Père se réalise dans le temps [et c’est l’incarnation du Fils]
- enfin s’arranger pour que ce triple miracle trinitaire – du Père et de l’Esprit réalisés en Fils, tous trois Dieu en Un et Un en Dieu (lequel est évidemment Père et même notre Père – daigne accorder en héritage sa Haute Autorité : par exemple à tel Empereur, tel Monarque ou tel Roi… : commence ainsi la théorie, c’est-à-dire aussi bien la procession que la justification, de toutes les formes d’absolutisme que l’Histoire des hommes peut produire.
- Indice irréfutable : le tout premier Concile œcuménique de l’Histoire chrétienne fut mis sur pied par Constantin 1er, empereur romain, à Nicée (en Turquie), en 325 après Jésus-Christ…
- Toute la question qui s’annonce maintenant, sur base des analyses métaphysiques établies par Kojève, c’est de concevoir une organisation des différents types d’autorité qui leur permette de répondre aux exigences métaphysiques du Temps et de la Cause, tout en donnant à penser ce qu’il en serait ontologiquement d’une Structure de l’Être, où la notion d’Autorité prendrait place comme concept : l’Être qui fait grandir…
- La poursuite du travail de Kojève prend explicitement appui sur le domaine politique de l’Etat ; nous en tirerons les bénéfices par souscription et déplacement, dirais-je – puisque nous avons fait l’hypothèse que le domaine spécifique de la psychothérapie institutionnelle se tiendrait à l’intersection du domaine de l’Etat et de celui de la famille.
- Ce qu’il s’agit absolument de « déconstruire » (au sens derridien du terme), c’est l’absolutisme sous toutes ses formes, et ce pour deux raisons :
- cet absolutisme contient le meilleur, puisqu’il suppose comme le meilleur un ordonnancement tout à fait organique des quatre types purs de l’Autorité (impossible à écrire, parce qu’il préjugerait d’un ordre avec quoi commencer)
- cet absolutisme contient le pire, puisqu’il impose comme la figure du Père ce qui déterminerait l’organicité des liens entre ces quatre types de l’Autorité : P(… – puis s’ouvre une parenthèse où rien ne peut s’écrire sans préjugé… ; parenthèse que rien donc ne pourra fermer.
- Dans l’Histoire de l’Europe et du monde occidental, ce qui a cours est une critique de l’absolutisme théocratique – davantage qu’une déconstruction : le symbole majeur en est la décapitation du Roi de France Louis XVI, le 21 juillet 1793 : la Révolution française a fait perdre la tête au roi…
- [Bien sûr, il faudrait aller voir aussi du côté de la Révolution américaine et de son 4 juillet 1776 – donc avant le Révolution française ; en ce sens d’ailleurs, le livre de Jean-Pierre Cléro, tablant tout son travail sur les pensées anglo-saxonnes de Hume, de Bentham ou d’Austin…, qu’il associe aux propositions lacaniennes, décale un peu l’horizon de nos réflexes spontanés ; à suivre…]
- La critique de l’absolutisme aboutit à soustraire tout pouvoir à la figure de l’Autorité que représente le Père, pour ne garder que les trois autres, en s’assurant de leur séparation.
- C’est le fameux principe « démocratique » de la Séparation des pouvoirs :
- où le Législatif prend sur lui la teneur de l’autorité du Chef, qui engage ses projets ;
- où le Judiciaire prend sur lui la teneur de l’autorité du Juge, qui maintient ouverte la question indéconstructible (dit Derrida) de la Justice ;
- où l’Exécutif prend sur lui la teneur de l’autorité du Maître, qui fait valoir dans le Présent les valeurs qui y sont menacées.
- La question devient donc : comment garder organiquement les quatre types purs de l’autorité en un mélange consistant, qui ne prépare néanmoins pas le cocktail explosif de l’absolutisme ?
- La proposition de Kojève, et son argumentation – qui serait à lire dans le détail – consiste à « construire » une tripartite nouvelle, sur la base des quatre types purs définis jusqu’ici ; trois opérations y sont nécessaires :
- faire rentrer l’autorité du Père dans le jeu, mais en l’inventant (dirais-je) : P
- souder sans les confondre l’autorité du Maître et l’autorité du Chef : MC ou CM
- poser, à l’écart mais sans l’isoler, l’autorité du Juge : J.
- En conséquence, me semble-t-il, voici quatre opérations inédites, à-venir – y compris, si je puis dire, dans le champ de la psychothérapie institutionnelle tel que nous le connaissons et que nous en héritons :
- ne pas cesser d’inventer l’autorité du Père
- ne pas cesser de souder sans confusion l’autorité du Maître et l’autorité du Chef
- ne pas cesser de situer l’autorité du Juge
- ne pas cesser de désirer que tiennent ensemble, quelles que soient les formes de leur composition, ces trois symboles : P – MC ou CM – J.
- Deux points sont encore à tirer du travail de Kojève :
- la soudure-sans-confusion du Maître et du Chef, il la nomme Gouvernement [il conviendrait de voir dans le détail comment il en pense la légitimité bicéphale]
- quant à l’autorité du Père, il commence à en penser la place depuis une double responsabilité que le Père doit garder, et doit pouvoir garder :
- éduquer ses enfants
- construire son patrimoine.
- Compte non encore tenu de l’affolement du capitalisme et de ses financiarisations totalement acéphales (point sur lequel nous devrons revenir plus loin), la théorie des quatre discours de Lacan se trouve être dans un écho complexe et saisissant avec les propositions de Kojève.
- Faisons seulement entendre, maintenant, qu’il y a résonances…
- Le discours du Maître de Lacan est l’exacte transposition, dans le champ de « savoir » ouvert par la psychanalyse, de la figure du Maître chez Kojève.
- Le discours de l’Universitaire est la transposition de la figure du Chef : l’actualité ne cesse pas de le montrer – fût-ce sur le mode de l’impuissance…
- Le discours de l’Hystérique prend à son compte les questions du Juge : c’est un point décisif qu’il s’agira d’articuler.
- Quant au discours de l’analyste, il nous reste à montrer qu’il ne fonctionnerait pas sans l’invention de l’Autorité-Père.
- Ultime question : quel est le mode de l’organicité qui tient ensemble ces discours et figures de l’autorité, sans les faire coaguler dans un absolutisme théocratique ?
- Première réponse de Lacan, à regarder de près : c’est la ronde des discours…
__________
Quelques remarques (tout à fait) « déplacées » :
- Qu’il faille « construire » ce qui nous « construit », cela fait appel à ce qui – chez Deleuze – s’appelle « constructivisme de la pensée » : cf. son livre testamentaire, qu’il signe avec Guattari, en 1991, Qu’est-ce que la philosophie ? (Editions de Minuit).
- Qu’il faille déconstruire ce qui nous a construit (ce qui nous a tout de même construit), cela fait appel à l’ensemble du travail de Derrida – vers le passé comme vers l’à-venir.
- Qu’il faille trouver-créer la figure du Père, c’est-à-dire l’inventer, je dirais que cela se joue – pour moi – entre la lecture de Stiegler et celle de Roussillon : Winnicott-second-tour… – ce qui est encore à peine aujourd’hui pensé [il n’y a de représentation que comme possibilité d’une représentation de la représentation ; « je » – invente la représentation, ou plutôt, très énigmatiquement – « s’invente la représentation » ; cf. Quentin Meillassoux ; à suivre… l’au-delà de la science-fiction…].
- Que tout passé, et tout à-venir, se signe depuis « ce qui se-passe-entre » – autre étant le régime du Présent –, nous le devons (il me semble) à Gilbert Simondon.
- Que l’ « analytique » soit composé de différentes strates – et cela sur un mode fractal –, nous le devons à « ce qui se-passe-entre » Freud et Lacan ; au moins trois strates bien sûr : signes-de-perception, représentations-de-chose, représentations-de-mot ; que je re/traduirais, fractalement vers l’à-venir, comme « clinique », « métapsychologie », « métapsychanalyse ». ; et fractalement vers le passé – sans autre fin que l’à-venir…
___________
- Pour continuer maintenant, nous disposons de quelques axes de travail :
- le domaine spécifique de la psychothérapie institutionnelle pourrait être un champ décisif d’invention pour la question du politique (cf. les travaux de Guy Dana)
- la figure du père – sans substance aucune – supposerait deux vecteurs :
- éduquer les enfants
- déterritorialiser le nom [Platon, déjà, composait l’une avec l’autre ces deux propositions]
- si trois est un nombre, quatre est un chiffre ; et quatre est peut-être le chiffre du nombre trois :
- qu’il s’agisse des figures de l’Autorité chez Kojève
- qu’il s’agisse des discours chez Lacan
- chorégraphiquement parlant, entre géométrie et topologie, qu’est-ce qu’une ronde ?
- et si la psychanalyse n’était pas plus « une » que ne le seraient les figures de l’Autorité dans la structure de l’Être ?
- clinique
- métapsychologie
- métapsychanalyse
- et la Justice indéconstructible comme envers-de-la-cruauté
- qu’est-ce que penser ? – comme différance entre conscience et inconscient
- c’est entre trois et quatre que la substance s’effondre, et que l’identité – paraît
- strates multiples sur surface une…
- « eppur si muove » – « psyché pourtant est étendue »
- …
__________
- Ordre sans hiérarchie (laquelle signifie : commencement et commandement sacrés ou du sacré), ordonnancement sans subordination – tels seraient peut-être des énoncés possibles pour la « loi du désir » dans le champ de la psychothérapie institutionnelle.
- S’y engage certainement – davantage qu’une éthique de la conviction – une éthique de la responsabilité (cf. le texte de Max Weber).
- Éthique de la responsabilité, comme responsabilité que l’autre puisse être, ou puisse devenir, et soit finalement responsable de sa responsabilité.
- Cette éthique déterminerait les rapports de responsabilité entre les acteurs internes de la psychothérapie institutionnelle, certes – mais aussi à l’adresse des enfants et des adolescents qui s’y trouvent accueillis, à l’adresse de leurs familles ou responsables légaux, à l’adresse des acteurs du réseau concerné…
- Que les quatre types purs d’Autorité s’organisent chez Kojève dans une tripartite inédite – qui ne soit pas pensée comme « séparation des pouvoirs », mais plutôt comme « dialectique des autorités » : voilà qui nous pousse à regarder d’un peu plus son argumentation, qui prend en charge quatre questions :
- pourquoi souder sans les confondre l’Autorité du Chef et celle du Maître ?
- pourquoi ne pas laisser s’isoler l’Autorité du Juge ?
- pourquoi ne pas laisser s’effacer l’Autorité du Père ?
- pourquoi les tenir toutes « ensemble mais pas encore » ?
- Reprenons, le plus schématiquement possible, les considérations de Kojève concernant l’histoire de la question de la division ou de l’indivision de l’Autorité : elles devraient pouvoir être instructives quant à la question de la psychothérapie institutionnelle aujourd’hui.
- Antiquité :
- Nous pouvons y supposer deux types opposés d’Etat :
- d’une par l’Etat-famille [P à (J, C)] ou l’Etat-clan [P à (C, J)]
- d’autre part l’Etat au sens plus moderne du mot – avec quatre possibilités :
- M à (C, J)
- Voire M à (J, C) – comme régimes de « tyrannie »
- ou C à (J, M)
- voire C à (M, J) – comme régimes de « libertés ».
- Nous pouvons y supposer deux types opposés d’Etat :
- Moyen Âge (théorie médiévale) :
- toute Autorité provient de l’Autorité divine
- l’Autorité divine intègre tous les quatre types « purs » de l’Autorité (PMCJ)
- Dieu étant une seule personne, son Autorité est transmise à une seule personne :
- l’Autorité de Dieu est transmise à son représentant par nomination
- l’Autorité du représentant de Dieu est transmise à son successeur par hérédité
- complication : l’Autorité engendrée par Dieu est double :
- l’une religieuse et individuelle : c’est le Pape de l’Eglise en principe universelle
- l’autre, temporelle et :
- soit individuelle : c’est l’Empereur de l’Empire, en principe universel
- soit collective : ce sont, par exemple, les Rois nationaux
- remarque : le Moyen Âge n’a pas su (ou voulu) distinguer nettement entre le « domaine » religieux et le « domaine » politique
- suppression des difficultés avec la théorie de l’Absolutisme :
- origine de l’Autorité politique laissée dans le vague
- cette Autorité contient tous les quatre types d’Autorité (PMCJ)
- elle se réalise en une seule personne (le Monarque)
- Les théories « constitutionnelles » :
- l’Autorité politique doit être répartie entre plusieurs « supports » indépendants
- tel est le principe (et le problème) de la « division des pouvoirs » – rendu populaire par Montesquieu (1689-1755)
- ce principe est à la base des « démocraties » modernes – et domine la pensée politique jusqu’à ces tout derniers temps (1945…)
- Examen de la théorie constitutionnelle :
- elle ne distingue que trois pouvoirs :
- Pouvoir judiciaire à Autorité du Juge
- Pouvoir législatif à Autorité du Chef (« initiative », « projet », décisions prises en vue de l’avenir)
- Pouvoir exécutif à Autorité du Maître :
- s’exerçant dans le Présent
- « action » par excellence
- « abnégation » totale de la part de son représentant
- subordination de tout, et de la vie même, à l’Etat
- essentiellement non biologique
- l’Autorité de Père est donc éliminée, d’où :
- négation de la théorie scolastique
- négation de l’Absolutisme
- avec l’amputation de l’Autorité de Père, on est tenté de dire que l’Autorité politique
- elle ne distingue que trois pouvoirs :
- Tout ici est significatif :
- qu’il y ait amputation
- que le membre amputé soit précisément l’Autorité de Père
- que cette amputation s’effectue tacitement – c’est-à-dire inconsciemment [ !].
- L’Autorité de Père signifie :
- « tradition »
- détermination par le passé
- « présence réelle » du Passé dans le Présent
- Conclusion du moment :
- la suppression de l’Autorité de Père a un caractère nettement « révolutionnaire »
- la théorie « constitutionnelle » est née de l’esprit de révolte et de révolution
- elle engendre la révolution (« bourgeoise ») dans la mesure où elle se réalise.
- Incise :
- le Présent, privé du Passé, n’est humain, c’est-à-dire historique ou politique, que dans la mesure où il implique l’Avenir
- sinon c’est un Présent de brutes
- or l’Avenir est représenté par l’Autorité de Chef (« projets », virtuels dans le Présent, mais qui dépassent le donné du Présent, qui n’en sont pas les simples conséquences).
- L’Autorité politique, amputée de son membre « Père », devient donc nécessairement, dans la mesure où elle reste politique, avant tout une Autorité de Chef :
- soit comme autorité de la Bourgeoisie, selon la structure C à ‘J, M)
- soit comme autorité de la « Dictature », à la manière d’un Napoléon par exemple : C à (M, J).
- Remarque :
- pour pouvoir toujours être humain, voire politique, le Présent privé de Passé doit toujours pouvoir impliquer nécessairement l’Avenir
- le Chef-Dictateur doit donc toujours pouvoir représenter un « projet révolutionnaire» en voie d’exécution
- aboutissement logique de la théorie « constitutionnelle » d’un Montesquieu : c’est la théorie de la « révolution permanente » – à la manière d’un Trotsky [ !].
- Note sur la période « bourgeoise » en France :
- elle peut être symboliquement placée entre 1789 et 1940
- elle peut être divisée en deux temps :
- 1789/1848 : c’est la « révolution bourgeoise »
- 1848/1940 : c’est la « domination bourgeoise »
- dans la période révolutionnaire, la Bourgeoisie est tournée contre le Passé et vers l’Avenir
- en 1848 [la Commune] :
- l’Avenir est revendiqué par une autre « classe »
- l’Avenir intervient dans le Présent sous forme d’un « projet révolutionnaire » autre que celui de 1789
- la Bourgeoisie de 89 n’accepte pas le projet révolutionnaire de 48 et le combat
- à partir de cette date fatidique, la Bourgeoisie est donc tournée non seulement contre le Passé, mais encore contre l’Avenir
- elle se renferme dans le Présent
- la domination de la Bourgeoisie n’est donc qu’une disparition progressive de la réalité politique en tant que telle (c’est-à-dire du Pouvoir ou de l’Autorité de l’Etat)
- la vie est dominée par son aspect animal, par les questions d’alimentation et de sexualité [ !]
- Note sur la Tradition :
- toute tradition proprement dite, c’est-à-dire ayant une valeur et une réalité politiques, est nécessairement orale ou spectaculaire, c’est-à-dire directe
- le passé présenté seulement par écrit n’est pas, pour moi, mon passé : je m’en « désintéresse » facilement.
- Que devient l’Autorité politique amputée, c’est-à-dire privée de son élément « Père » ? Deux possibilités se présentent :
- si l’Autorité de Père est maintenue, en étant seulement projetée hors de l’Autorité politique, elle viendra se fixer dans la Famille – d’où :
- Famille « autoritaire » opposée à l’Etat
- conflit antique (païen) et essentiel entre la Famille et l’Etat
- aboutissant tôt ou tard à la destruction de l’un des deux adversaires
- si l’Autorité de Père disparaît complètement (comme c’est plus ou moins le cas dans la théorie et dans la réalité « constitutionnelles »), trois possibilités se présentent, avec deux variantes chaque fois :
- C à (M, J) ou (J, M)
- M à (C, J) ou (J, C)
- J à (M, C) ou (C, M).
- si l’Autorité de Père est maintenue, en étant seulement projetée hors de l’Autorité politique, elle viendra se fixer dans la Famille – d’où :
- Le cas C à (–) :
- l’Autorité politique est franchement révolutionnaire
- projet d’un avenir essentiellement nouveau, voire opposé au passé et au présent fondé sur le passé
- variante C à (M, J) : type « bolchéviste » (Lénine)
- variante C à (J, M) : type social-démocrate (jamais réalisé complètement)
- remarque :
- C à (–) = révolution permanente (mais sans durée réelle, et indéfinie)
- Etat essentiellement non stable
- Le cas M à (–) :
- prédominance du Présent, de l’action et du « risque »
- Autorité, en fin de compte, essentiellement militaire
- variante M à (C, J) : dans une certaine mesure, « impérialisme » germanique
- variante M à (J, C) : en forçant le trait, « impérialisme » anglo-saxon, voire « bourgeois »
- remarque :
- M à (–) = forme politique non stable et non définitive
- les possibilités de conquêtes militaires sont limitées (la terre est ronde)
- par définition, le risque est aléatoire.
- Le cas J à (–) :
- fondé sur les principes « éternels » de la Justice
- forme d’Autorité politique qui semble pouvoir être stable et définitive – ne serait-ce qu’en théorie – mais c’est une illusion.
- Illusion du cas J à (–) :
- l’Autorité politique « temporelle » ne pourrait être en harmonie avec la dimension de l’ « éternel » qu’à la condition de garder ses trois stases : Passé, Présent, Futur
- si le Temps est sans Passé, l’Eternité ne peut que s’y opposer, s’en séparer
- l’Autorité de Juge (Eternité) ne pourrait donc que s’opposer aux Autorités de Maître (Présent) et de Chef (Avenir), et s’en séparer
- séparée de l’Autorité de Maître et de l’Autorité de Chef, l’Autorité de Juge n’aurait plus aucune réalité
- à partir de là, pour que l’Autorité de Juge garde tout de même quelque réalité, trois possibilités se présentent :
- soit elle se soumet à l’Autorité de Maître : et l’on retrouve le cas M à (J, C)
- soit elle se soumet à l’Autorité de Chef : et l’on retrouve le cas C (J, M)
- soit elle reste isolée et dominante, prenant donc appui sur une réalité autre politique autre que celle de l’Etat : elle devient alors une « justice de classe » (comme la nomme Marx)
- (car la Famille peut servir de support à l’Autorité de Père, et non celle à de Juge).
- L’Etat de type J à sera essentiellement « bourgeois » (l’Etat étant en fait absorbé par la « classe » bourgeoise) :
- le type J à est donc caractéristique de la période bourgeoise
- la variante J à (M, C) correspond au « conservatisme » bourgeois
- la variante J à (C, M) correspond au « libéralisme » ou « radicalisme » (les « radicaux-socialistes », par exemple).
- L’Etat de type J à:
- implique et engendre nécessairement un conflit
- parce qu’une « classe » n’est pas le tout et s’oppose par définition à une autre « classe »
- l’Etat de type J à n’est donc ni stable ni définitif
- il doit donc être rejeté par une véritable théorie politique.
- Conclusion décisive :
- la destruction de l’Autorité de Père est funeste à l’Autorité politique en général
- elle provoque nécessairement l’opposition de l’élément « Juge » aux éléments « Maître » et « Chef »
- c’est ce qu’on appelle la « Séparation des pouvoirs » – ce que nous discutons.
- Voyons dans quelle mesure on peut remédier au mal, sans supprimer la division tripartite de l’Autorité politique :
- il s’agit d’y réintroduire l’Autorité de Père de façon à ce qu’elle ne forme pas de « Pouvoir » distinct
- il faut donc l’associer à l’un des trois « Pouvoirs », ou à deux, ou aux trois à la fois
- pour qu’une Autorité existe, il faut mais il suffit qu’elle soit « reconnue »
- donc il suffit que l’Autorité de Père soit « reconnue » comme appartenant au Maître, au Chef ou au Juge, pour que ces Autorités « pures » deviennent « complexes » : M, P ou C, P ou J, P
- ce pourrait donc être le cas si l’Autorité politique se rapporte non pas aux individus isolés, mais aux familles, représentées par leur Chef, mais en tant que Pères qui n’entreraient pas en conflit avec l’Etat (comme c’était le cas dans l’Antiquité
- on n’aurait donc pas opposition entre P >< et C, M, J
- on aurait plutôt une seule Autorité politique : [C+P, M, J] ou [C+P, M+P, J] ou [C+P, M+P, J+P].
- Mais qu’est-ce qu’une Famille et un « Père de famille ? »
- ce n’est certainement pas le couple lui-même
- ce n’est certainement pas l’époux non plus
- même si le couple est humain et fondé sur l « amour », il n’est pas en tant que tel une entité politique
- la production d’enfants étant une activité purement animale, biologique, le présence d’un, de deux ou même de beaucoup d’enfants ne transforme pas la famille en entité politique
- la Famille n’est une entité humaine sui generis et ne devient une entité politique qu’à deux conditions :
- la Famille doit pouvoir éduquer les enfants (c’est-à-dire transformer l’animal nouveau-né en être humain)
- la Famille doit pouvoir travailler en commun à la création et au maintien d’une œuvre appelée « patrimoine »
- si l’Etat enlève à la Famille le droit et le devoir d’éduquer ses enfants, la seule base réelle de l’essence politique de la Famille est donc le Patrimoine.
- Résolution provisoire du problème :
- il suffit que le corps des citoyens soit formé par les « Pères de Famille » ainsi définis pour que l’Etat soit constitué comme tripartite de pouvoir avec réintégration de l’élément « Père » : par exemple – [C+P, M+P, J+P].
- Nouveau problème :
- si tous les citoyens ne sont pas Pères, ceux qui sont Pères se constitueront à nouveau comme élément « pur » et comme quatrième « Pouvoir » à côté de C, M et J.
- Nouvelle proposition :
- si l’on veut maintenir une « division » des Pouvoirs selon une modalité « « tripartite », il faudra grouper deux types « purs » en un, à côté des deux autres types « purs »
- par exemple : C+M, J, P.
- « Division » des Pouvoirs -= antinomie (« kantienne ») : exposé
- admettons que l’Autorité de Père soit complètement supprimée
- résultat : l’élément « Juge » s’oppose nécessairement aux éléments « Chef » et « Maître »
- la séparation du pouvoir judiciaire des deux autres pouvoirs (exécutif et législatif) est donc un processus « naturel »
- remarques :
- c’est précisément par l’exigence d’un « pouvoir judiciaire» indépendant que l’idée de la « séparation des pouvoirs » a fait son apparition
- c’est précisément cette séparation [J > < P, M, C] qui paraît être la plus justifiée : nous sommes aujourd’hui naturellement portés à y voir un « axiome » politique
- justification par l’analyse (métaphysique) du phénomène « Autorité » :
- l’Autorité de Juge, par essence, s’oppose aux trois autres Autorités (de Père, de Maître, de Chef) – à la manière dont l’Eternité s’oppose au Temps (Passé, Présent, Futur)
- étant donné que cette Autorité de Juge est censée être « reconnue » par les trois autres Autorités, son « support » doit donc être distinct et indépendant des « supports » des trois autres Autorités
- mais la séparation de l’Autorité de Juge d’avec les trois autres Autorités l’isole, et cet isolement la pousse à se particulariser, c’est-à-dire à se transformer en Justice de « classe » – qui provoque des conflits de classe
- conclusion :
- cette particularisation d’un élément constitutif de l’Autorité politique affaiblit cette Autorité (qui ne peut plus être globale)
- cette particularisation rend l’Autorité politique instable et « provisoire »
- donc la théorie de l’Autorité politique semble devoir rejeter le principe de la séparation du pouvoir judiciaire.
- Antinomie (« kantienne ») et confusion d’entités :
- cette antinomie de la théorie politique fait supposer qu’il y a là une confusion d’entités essentiellement distinctes :
- la justice « politique » d’une part (jugeant le Chef de l’Etat et ses fonctionnaires, ainsi que les citoyens en tant que citoyens)
- la justice « privée » d’autre part (jugeant les hommes en tant qu’individus, ou membres des familles et de la « société » : code civil et pénal)
- la théorie de l’Autorité politique ne voit aucune nécessité à ce que la justice « privée » soit séparée de l’Autorité politique
- en laissant la justice « privée » rattachée à l’Autorité politique non divisée, il est évité que la justice « privée » dégénère en justice de classe
- par contre, il est nécessaire que la justice « politique » s’oppose à l’Autorité qu’elle est censée pouvoir « juger »
- il est donc naturel d’assigner à la justice « politique » un « support » distinct et indépendant de l’Autorité politique.
- cette antinomie de la théorie politique fait supposer qu’il y a là une confusion d’entités essentiellement distinctes :
- Quel « support », distinct et indépendant, pour l’Autorité de Juge (politique) ?
- l’idéal serait une genèse spontanée de l’Autorité de Juge
- il est peu probable que se manifeste (via des élections) un personnage individuel ou collectif qui serait à même de juger tous les autres en tant que citoyens, y compris le Chef de l’Etat
- il semble donc préférable de créer ce personnage par tirage au sort parmi tous les citoyens quels qu’ils soient
- ce Juge, ou Tribunal politique, doit revêtir la totalité de l’Autorité de Juge (politique) et être séparé, voire indépendant, des autres Autorités
- remarque : les tentatives de juger des chefs d’Etat ou hauts fonctionnaires par un tribunal « juridique » ont lamentablement échoué, que ce soit en Russie en 1917 ou à Riom en 1942.
- Conclusion partielle :
- supposons toujours que l’élément « Père » est supprimé
- l’Autorité politique globale comprend donc encore C, M, et J
- l’élément Juge (politique) doit être « séparé » des éléments Chef-Maître
- question : ces deux éléments – Chef, Maître – doivent-ils être séparés l’un de l’autre comme l’exige la théorie « constitutionnelle » ?
- Chef et Maître :
- la théorie, la pratique et le simple bon sens rejettent cette exigence « constitutionnelle » de séparer l’une de l’autre l’Autorité de Chef et l’Autorité de Maître :
- en effet, que pourrait un Chef censé tout prévoir mais sans rien pouvoir ?
- et que pourrait un Maître censé tout pouvoir mais sans rien prévoir ?
- en cas de conflit entre Chef et Maître (or la séparation des pouvoirs n’a de sens qu’à permettre pareil conflit), le Chef ou pouvoir législatif serait immédiatement écrasé par le Maître ou pouvoir exécutif : et l’Etat cesserait d’exister dans sa forme donnée.
- la théorie, la pratique et le simple bon sens rejettent cette exigence « constitutionnelle » de séparer l’une de l’autre l’Autorité de Chef et l’Autorité de Maître :
- Métaphysiquement parlant…
- le « pouvoir » législatif, qui n’est pas une force pure mais l’Autorité de Chef, représente l’aspect « autoritaire » de l’existence de l’Avenir
- le « pouvoir » exécutif, qui n’est pas force pure mais Autorité de Maître, représente le Présent
- or :
- l’Avenir, séparé du Présent, est une pure abstraction privée de toute « substance » métaphysique : isolée de l’Autorité de Maître, l’Autorité de Chef est « utopique »
- quant au Présent, détaché de l’Avenir, il se « déshumanise » :
- le « pouvoir » exécutif « séparé » dégénère en simple « administration » ou « police » (le « Gouvernement-Gendarme ») [ !]
- il devient une pure « technique », qui ne compte qu’avec ce qui « est », c’est-à-dire avec le donné « brut » [ !]
- or le « donné brut » n’est rien d’autre que l’état des forces en présence
- c’est donc la force qui détermine l’action du « pouvoir » exécutif séparé
- il devient une « administration » ou une « police » de classe (comme disent les marxistes [ !])
- il perd son Autorité politique de Maître
- la séparation des « pouvoirs » législatif et exécutif aboutit donc à la suppression des Autorités de Maître et de Chef
- résultat :
- l’Autorité de Père ayant déjà été supprimée
- les Autorités de Chef et de Maître se sont détruites par leur séparation
- reste l’Autorité de Juge
- y a-t-il encore Etat proprement dit ?
- Commentaire politique…
- appelons « Autorité gouvernementale» l’ensemble formé par les Autorités de Maître et de Chef : M+C
- dans un Etat où l’Autorité politique se réduit à celle de Juge, il n’y a pas de Gouvernement
- ou plutôt : le Gouvernement de cet Etat n’a plus aucune Autorité, il ne détient plus que la force pure
- l’Autorité judiciaire restante ne plus être politique, elle devient donc une Autorité judiciaire « privée » – civile et pénale
- il n’y a donc plus à proprement d’Etat ni de citoyens [ !]
- il y a une « Société » formée par des individus isolés (des « particuliers ») [ !]
- ils ont les uns envers les autres des droits et des devoirs, qui sont fixés par l’Autorité judiciaire « privée » [ !]
- le Gouvernement n’est rien d’autre qu’une force chargée de réaliser les actes de l’Autorité judiciaire [ !]
- Etat et Gouvernement :
- appelons « Etats » les seules sociétés qui impliquent l’élément sui generis de ce qu’on appelle un Gouvernement
- ce Gouvernement est le support des Autorités de Chef et de Maître en tant que réunies
- l’Autorité politique de l’Etat implique donc au minimum une Autorité gouvernementale (M+C)
- cette Autorité gouvernementale ne peut pas se maintenir si les Autorités de Chef et de Maître sont séparées, avec des « supports » vraiment indépendants l’un de l’autre
- donc :
- même si l’on veut supprimer l’Autorité de Père
- même si l’on veut assigner un support indépendant à l’Autorité de Juge
- il faut laisser unies les Autorités de Chef et de Maître
- conclusion : privée de l’Autorité de Père, l’Autorité politique ne peut être divisée qu’en deux : (M+C) et (J) – Gouvernement et Tribunal
- remarque :
- l’Autorité gouvernementale peut être de type M, C
- ou elle peut être de type C, M.
- Construction…
- la division de l’Autorité politique amputée de l’élément « Père » doit donc être bipartite : Autorité judiciaire (politique) et Autorité gouvernementale (Chef-législateur qui est Maître-exécuteur, ou inversement)
- mais nous avons vu qu’il y a intérêt à réintroduire l’élément de l’Autorité de Père dans l’Autorité politique
- comme il est impossible de ne considérer comme citoyens que ceux qui seraient « Pères de famille », il convient donc de créer une Autorité de Père séparée de celle de Gouvernement et de celle de Juge – donc avec un support indépendant
- nous retrouvons donc une division tripartite de l’Autorité politique, mais différente de celle préconisée par la théorie « constitutionnelle »
- l’Autorité politique (l’Autorité de l’Etat) se divise en :
- l’Autorité pure (de Père), ayant pour « support » le Sénat-censeur des « représentants » des « pères de famille »
- l’Autorité de Gouvernement, c’est-à-dire l’Autorité « complexe » Chef-Maître ou Maître-Chef, ayant pour support
- le Chef de l’Etat (individuel ou collectif)
- les Fonctionnaires
- l’Assemblée « manifestante » (nommée ou « élue »)
- l’Autorité (pure) de Juge, ayant pour « support » le Tribunal politique (recruté par tirage au sort)
- l’Autorité politique n’est autre chose que la réalité de cette triple Autorité.
- « Séparation » ou « division » des Autorités politiques : pour ou contre…
- l’analyse du phénomène « Autorité » semble interdire toute division de l’Autorité politique, toute « séparation des pouvoirs » – et cela, indépendamment de tous les arguments pratiques qu’on pourrait faire valoir… :
- le Temps n’est humain qu’à la condition de lier ensemble Passé, Présent et Avenir
- l’Eternité n’est réelle que dans et par son union avec le Temps
- mais les arguments pratiques en faveur de la division des Autorités dans le domaine politique, donc de la séparation des pouvoirs, sont également très forts ; l’analyse métaphysique les confirme :
- il n’y aurait pas de Temps du tout s’il n’y avait pas une séparation des trois modes du Temps, avec possibilité de « tension » et de « conflit » entre eux
- l’Eternité, comme totalité des trois modes du Temps, fait bloc avec lui ; mais elle s’oppose aussi à lui, car la totalité (ou Tout) est aussi autre chose que la somme des parties
- donc séparation ou opposition, certes – mais pas isolement des séparés ou des opposés
- inter-action plutôt :
- donc séparation puisqu’il y a au moins deux ou trois agents
- mais aussi union puisqu’il y a action d’un agent sur l’autre ou sur les autres, inséparable de la réaction
- ou encore :
- séparer sans isoler
- diviser statiquement [topique] et unir dynamiquement [dynamique] ; [restera l’économique].
- l’analyse du phénomène « Autorité » semble interdire toute division de l’Autorité politique, toute « séparation des pouvoirs » – et cela, indépendamment de tous les arguments pratiques qu’on pourrait faire valoir… :
- Exemple :
- si l’on sépare l’Autorité législative du Chef de l’Autorité judiciaire (politique) du Juge, il ne faut pas fixer cette dernière par un système de lois en principe immuables, ou par une Constitution qui est censée être
- Proposition :
- si l’on veut que les quatre types « purs » d’Autorité se réalisent parfaitement et complètement, il est donc nécessaire de leur assigner des « supports » indépendants, c’est-à-dire de « séparer les pouvoirs ».
- Remarque :
- avec le progrès politique, l’Autorité de Maître doit céder le pas à celle de Chef, c’est-à-dire « dégénérer ».
- Conseil :
- pour savoir s’il faut oui ou non (et si oui, comment) diviser l’Autorité politique, c’est-à-dire « séparer les pouvoirs », il faut connaître la place qu’occupe un Etat donné dans la marche de l’évolution politique : il faut connaître la nature de sa réalité politique concrète.
__________
- Programme de travail :
- Soutenus par cette articulation que propose Kojève des rapports dialectiques à engager entre les quatre types d’Autorité – dont celle de Père –, il conviendrait de voir quelle transposition pourrait en être inventée dans le domaine spécifique de la psychothérapie institutionnelle (y incluant les jeunes bien sûr, mais aussi leurs familles, les réseaux qui nous accompagnent et les instances de l’Etat qui nous subsidient.
- L’incidence de la psychanalyse et du discours psychanalytique dans le domaine spécifique de la psychothérapie institutionnelle pourrait être articulée au départ de la théorie lacanienne des quatre discours, en tant que cette théorie cherche à rendre compte de l’inconscient comme savoir comme structuré par le langage :
- au Discours du Maître de Lacan [S1/$ à S2/a] correspondrait le domaine de l’Autorité de Maître chez Kojève
- au Discours de l’Universitaire [S2/S1 à a/$] correspondrait le domaine de l’Autorité de Chef
- au Discours de l’Hystérique [$/a à S1/S2] correspondrait le domaine de l’Autorité de Juge
- au Discours de l’Analyste [a/S2 à $/S1] correspondrait le domaine de l’Autorité de Père.
- L’argumentaire pour soutenir cette articulation entre les quatre types purs d’Autorité chez Kojève et les quatre discours du discours psychanalytique chez Lacan pourrait être en bonne partie puisé dans le livre de Jean-Pierre Cléro Qu’est-ce que l’autorité ?
- La prise en compte de la pensée pragmatique anglo-saxonne y est tout à fait éclairante.
- Cette triple articulation – Kojève / pensée anglo-saxonne / Lacan – permettrait, avec beaucoup de pertinence, de situer l’incidence des propositions lacaniennes dans la dimension d’abord politique de la psychothérapie institutionnelle.
- Bien que de lecture peu confortable, les travaux de Claude Rabant mériteraient d’être examinés de plus près :
- concernant les rapports père/fils dans la tradition psychanalytique
- en tant qu’ils sont l’envers d’une place encore difficilement faite à la question de la mère comme à celle de la femme.
- Puis,
- fort d’une meilleure situation des enjeux politiques de la théorie lacanienne des quatre discours
- ainsi que des questions encore fermées concernant la génération et la différence des sexes dans le jeu même de la théorie psychanalytique (ou comment lire politiquement les quatre formules de la sexuation ?),
- la dimension clinique de la psychothérapie institutionnelle pourrait alors être revivifiée par des travaux allant directement puiser dans le fonds freudien de la psychanalyse – compte tenu de tous les renouvellements dont il est aujourd’hui le lieu (et dont Roussillon, à ma connaissance, est un éminent représentant).
- Remarque-programme :
- le cercle de la famille ne sait rien articuler de la fonction paternelle
- nous venons de voir ce qui peut en être articulé, en creux, depuis le cercle de l’Etat
- c’est au champ spécifique de la psychothérapie institutionnelle d’en dire quelque chose (selon le principe freudien du « cristal brisé » : seul le pathologique nous enseigne ce qu’il en serait de la « normalité »)
- d’où deux zones à mettre en tension :
- côté famille : ce qu’un Roussillon peut nous dire en creux de la place du père dans le cercle de la famille : cf. les très belles pages sur Les brins de la tresse du plaisir dans Le jeu et l’entre-je(u), PUF, 2009
- côté psychothérapie institutionnelle : celle qu’elle doit inventer concernant la fonction paternelle.
- Sur ces bases, il devrait être alors possible d’articuler entre elles quatre responsabilités :
- psychiatrique
- éducative
- pédagogique
- psychothérapeutique.
Pascal Nottet
Mai 2013