
« Kant est Sade » est le « jugement infini » de l’éthique moderne, qui met en équation deux positions radicalement opposées en affirmant que l’attitude éthique sublime et désintéressée est en quelque sorte identique, ou tout au moins recouvre une totale indulgence pour le plaisir pris à la violence. L’enjeu est de taille – tout est peut-être en jeu ici : y a-t-il un continuum entre l’éthique formaliste de Kant et la froide machine à tuer d’Auschwitz ? Les camps de concentration, le meurtre comme affaire neutre sont-ils les conséquences inhérentes à l’insistance éclairée sur l’autonomie de la Raison ? Y a-t-il véritablement une lignée légitime allant de Sade aux tortures fascistes, comme le suggère Pasolini dans sa version filmée des 120 Journées, où tout est transposé dans les sombres jours de la république de Salo fondée par Mussolini, etc. ?
Le lien entre Sade et Kant fut d’abord exploré par Adorno et Horkheimer dans l’Excursion II, à juste titre célèbre, « Juliette, ou Raison et morale » dans La dialectique de la raison (Dialektik der Aufklärung) : la thèse centrale des deux auteurs est que « l’oeuvre du marquis de Sade montre “l’entendement non dirigé par un autre agent”, c’est-à-dire le sujet bourgeois, libéré de toute tutelle. » Quelque quinze années plus tard, sans avoir eu connaissance de la réflexion d’Adorno et Horkheimer, Jacques Lacan développa également, d’abord dans son séminaire sur L’éthique de la psychanalyse (1958-1959), ensuite dans l’écrit « Kant avec Sade » qui date de 1963, l’idée selon laquelle Sade est la vérité de Kant.