Depuis le début de nos rencontres, je chemine avec la question « qu’est-ce qu’une prise de parole en cartel ? » et plus précisément « si ce n’est pas à partir d’une position d’analyste conduisant des cures, comment et d’où prendre la parole pour que cette parole soit une réelle mise au travail personnelle et une réelle contribution au travail du cartel ? »
En effet, ma pratique analytique actuelle n’a pas grand-chose à voir avec une cure – si ce n’est, peut-être, l’essentiel : dans le cadre de journées dites de « formation » et de « supervision » que j’assure avec mes collègues auprès des accueillants de l’enfance (puéricultrices, accueillantes à domicile, accueillantes des garderies scolaires), cette pratique se définit de la position que j’y tiens, que nous y tenons à plusieurs, dans le rapport au transfert et dans le questionnement du désir. Aujourd’hui, je pense – c’est un pari mais c’est aussi une constatation —, la psychanalyse se joue là aussi, sur des terrains et dans une temporalité non classiques. La rencontre d’une écoute analytique dans le cadre d’un groupe de formation entre pairs, la nouveauté inouïe de cette rencontre pour des personnes qui sans cela n’en auraient jamais fait l’expérience, permet chez certaines, en l’espace de quelques mois, des parcours personnels que pourraient leur envier bien des analysants engagés depuis des années dans une cure classique.
Toutefois, les réalités particulières de cette pratique sont telles qu’il est très difficile d’en rendre compte sans en passer par l’élaboration de toute une série de préalables (pour sa part, notre propre superviseur d’équipe, qui était psychanalyste et très au fait par exemple des pratiques en psychothérapie institutionnelle, a mis des mois avant de pouvoir se représenter concrètement les tenants et aboutissants de notre travail). Il y aurait là peut-être, dans le cadre d’une association de psychanalystes, à inventer un lieu ou à investir des lieux existants pour pouvoir se parler à partir et à propos de ces pratiques hors-cure, en prenant la mesure de leur originalité.
C’est aujourd’hui seulement que je peux formuler les choses comme cela ; dans le décours du travail en cartel cette année, la question ne m’apparaissait que sur un mode négatif : « si ce n’est pas à partir d’une supposée “vraie position d’analyste”, comment donc, et d’où, prendre la parole en cartel ? » Ce mode négatif a eu le mérite de produire un reste intéressant : « prendre la parole à partir de mon expérience d’analysante ? » Oui ; certainement ; nécessairement. Et je pense qu’il ne s’agit là pas du tout d’une position qui me serait particulière : il me semble que c’est toujours à partir de là que nous avons à travailler entre analystes nous rencontrant dans une association d’analystes : nous remettre en position de questionnement et de travail par rapport aux effets d’analyse qui se produisent pour nous du fait de l’écoute des collègues et du fait des dispositifs institutionnels.
Dans les interstices de nos rencontres il y a donc eu pour moi un certain travail de l’angoisse, qui m’a permis de quitter une identification symptomatique au particulier et un imaginaire de non-conformité pour réassumer une singularité, un désir. Je suis là comme analysante exactement au même titre que les autres membres du cartel. Ou, pour le dire autrement, que l’on soit psychanalyste avec ou sans cures à son actif, le désir d’analyste se soutient toujours de maintenir au travail une position d’analysant.
Travail de l’angoisse donc, invitation à lever une certaine inhibition ; à sortir d’un certain silence dans le cartel ; ou à habiter autrement, et le silence, et la parole. Comme si, du dispositif du cartel, me venait l’interpellation « vas-y, laisse-toi entendre ». « Laisse-toi entendre » signifierait une demande venue de l’Autre : « vas-y, parle », qui suppose une demande corrélative du côté du sujet : « écoute-moi ».
« Laisse-toi entendre / écoute-moi », c’est là, réinscrite dans le transfert, sur le registre de la dialectique orale de la demande (« j’ai faim / laisse-toi nourrir »), une déclinaison de la corrélation entre la règle du « tout dire » et celle de l’attention flottante. Ces deux demandes portent apparemment sur la production d’une parole. Mais on peut aussi bien considérer qu’elles portent sur le silence : le silence peut être le champ ou l’expression même de ces demandes ; il peut aussi en être l’enjeu – pour que quelque chose puisse se faire entendre, il faudra bien que cet analysant ou cet analyste se taise, ou garde le silence (tacere / silere), d’une certaine manière ; c’est toute la question de la résistance par exemple. Le silence pourrait aussi bien correspondre à la demande en tant qu’objet de celle-ci, dans la mesure où l’objet, ce n’est « jamais ça » : le signifiant qui vient n’est jamais « le bon », et le silence, venant à la place d’une parole, peut apparaître d’emblée de manière insigne comme n’étant « pas ça qui semble attendu, donc on se rapproche peut-être de ça ».
Cette corrélation entre la règle du « tout dire » et l’attention flottante pourrait être étudiée encore selon ses déclinaisons multiples, orale, anale, génitale, cfr le Séminaire VIII « Le transfert » (chap. XIV et XV). Mais ce qui m’intéresse ici dans le contexte de ma question à propos de ce que signifie prendre la parole dans un cartel, c’est autre chose encore. Peut-être les effets déterminants d’une analyse, voire le passage à l’analyste, se produisent-ils à la faveur d’un mouvement où, cette demande venue de l’Autre du « laisse-toi entendre », l’analysant se met à l’entendre non plus comme « dis-moi tout ce qui te vient à l’esprit, que je t’écoute » mais comme « permets-toi, de ton propre chef, d’entendre » ; d’entendre ce qui surgit de ton inconscient, ou plus exactement de l’inconscient se jouant entre nous, dans le transfert, voire d’occuper cette place d’inviter un autre à dire tout ce qui lui vient à l’esprit pour que s’entende quelque chose. Dans ce mouvement, l’Autre est destitué en tant que supposé savoir, ou en tant que doué de l’oreille absolue.
Il y a le cartel, il y a l’institution et ses structures. Pour le moment dans l’institution je porte le vêtement blanc de la candidature. N’étant pas admise à l’AG, n’y disposant pas de voix, mon statut est en quelque sorte celui de l’infans : exposé aux signifiants de l’Autre, énigmatiques, ou, pour parler comme Laplanche, à des messages imprégnés de significations sexuelles inconscientes – et Laplanche précise qu’ils sont énigmatiques tant pour l’enfant que pour l’adulte qui les émet. Infans est celui à qui s’impose la tâche de symboliser cette énigme, livré à l’élaboration singulière du pulsionnel : les objets-sources de la pulsion sont les restes non traduits, non symbolisés, « silencieux », du message de l’Autre.
Une maxime issue du droit romain a semble-t-il déjà fait couler beaucoup d’encre : « infans conceptus pro nato habetur quoties de commodis eius agitur ». « L’enfant conçu sera considéré comme né dès lors qu’il y va de son intérêt ». Il s’agit notamment des questions de détermination des droits de succession. On peut en inférer le principe d’une sorte de rétroactivité de la personnalité juridique – ou, d’un point de vue analytique, une mise en abîme de la question de la reconnaissance de l’analyste, ou une invitation à ré-envisager la question de la transmission : « dès lors qu’il y va de son intérêt », de son intérêt effectif ou supposé, cela veut dire aussi bien « dès lors qu’il y va de son désir » que « dès lors qu’il y va de l’intérêt qui lui est accordé », c’est-à-dire du désir de quelques autres.
A partir du mot infans, je me suis intéressée au lexique grec et latin du « parler ». Dans l’histoire de la langue, il semble que la racine φα-, « briller, paraître », se soit présentée en premier pour désigner cette notion, produisant en grec φαναι et φωνη, la voix, et en latin le verbe fari d’où vient infans, avec le sens « énoncer ». Ensuite viendraient les productions à partir de la racine λεγ- : λεγειν, legere, avec le sens de « cueillir, rassembler, recueillir », d’où viennent λογος et loqui. Il y a aussi dicere, de la racine δικ-/δεικ-, « montrer ». C’est beaucoup plus tard, à partir du latin d’église, que s’est construit le verbe parabolare, dont est issu notre « parler ». Parabolare, traduction du grec παραβαλλειν, « dire des paraboles », en réalité c’est un verbe qui bouge, très pulsionnel précisément : la racine βαλ- c’est la mise en jeu : jeter, lancer. A côté de « remettre, confier, conduire », παραβαλλειν signifie aussi « jeter à côté ou de côté, exposer à un danger, courir un risque ».
Au fond c’est cela que j’attends d’une institution analytique en tant que candidate : que les instances et dispositifs institutionnels, et les processus qui y ont cours, valent pour chacun, en tout point de la structure institutionnelle et pour son propre compte, comme des analyseurs, permettant le travail sans cesse repris de laisser se vider les places imaginaires ; qu’ils offrent une chance pour le beau risque du contact avec le pulsionnel. Il n’y a pas d’institution analytique si elle impose le silence à la « silencieuse » singularité du pulsionnel.
Ainsi aussi, l’infans ne paraît pas dans l’espace public, n’énonce rien (φα-), ne dispose pas de sa voix. Mais il n’y a pas d’enfant qui ne fasse entendre sa voix. Devançant l’histoire de la langue, déjà il « parle » (βαλ-). Parabolare : perlaborare.
Christine De Bauw