Les transmissions de la clinique psychanalytique

Depuis maintenant plus de trois ans, nous cherchons à traduire dans un dispositif notre souci de mettre en mouvement notre désir d’analyste. Il s’est avéré que, pour chacun d’entre nous, la nécessité d’un tel dispositif s’est fait jour à partir d’une question, d’une impasse voire d’un symptôme entre nous et l’institution.  Quelque chose d’indéfinissable était en jeu qui, à la fois, nous mettait mal à l’aise et nous empêchait de dire et penser ce malaise, de le faire entendre en tout cas.
Nous plaçons cette impasse entre nous et l’institution car c’est dans notre rapport, disons, « personnel » avec l’institution que nous nous sommes trouvé chacun en difficulté de dire ce que nous identifions comme notre désir d’analyste.  Si chaque désir part d’un point de départ singulier, il est supposé faire lien social entre nous, nous « associer » autour de la psychanalyse[1].
Cette dimension « personnel » a pris une tournure tout à fait particulière cette année avec la lecture des textes de Claude Dumézil, de Bernard Brémond et de quelques autres participants au dispositif dit du « Trait du Cas[2] ». Ils rappellent que « le « trait du cas », chez Lacan, renvoie au « personnel dans la pratique[3] ». « Le trait, c’est ce qui coupe, c’est ce qui unit, ce qui pique, ce qui tue, c’est aussi ce qui souligne, c’est ce qui permet d’écrire.[4] » (p. 18) Le trait est « commun à la fois au patient et au psychanalyste. » Le trait vient donc marquer l’ « entre », dans le transfert à un moment d’une cure mais aussi dans un moment de travail entre le psychanalyste et son association. Evidemment, le trait ne descend pas sur l’entre-deux comme le Saint-Esprit, il apparaît dans l’après coup d’un acte.
« Dans la cure, c’est l’acte psychanalytique qui est en jeu. Et cet acte, en tant que tel, exclut le compte-rendu. A partir de là une double question peut être posée : comment parler de la pratique entre psychanalystes ? Et comment parler de sa pratique, c’est-à-dire évoquer « le personnel » tout en gardant une place d’analyste ? Double question qui renvoie à la transmission qui a pu se jouer dans une cure. Cette transmission nécessite que l’analyste se situe dans un écart qui maintient à distance aussi bien l’hystérisation d’un discours anecdotique, que la position moïque d’une tentative de maîtrise par le discours théorique. » (p. 174)
Prenons un exemple proposé par Dumézil puisque nous ne sommes pas encore en mesure d’en produire par nous-mêmes faute d’une dynamique suffisante entre nos cures et l’association. Voir p. 184.
Néanmoins, je peux prendre acte de l’émergence, pour ce qui me concerne, du « personnel » qui m’a mobilisé vers le dispositif des entretiens sur la pratique il y a cinq ans maintenant, qui m’a ensuite amener à proposer, avec Colette et Vincenzo, un dispositif de « Transmissions cliniques ».
Cette émergence, ce fut d’abord un moment d’angoisse devant le retrait, bien légitime, de Béatrice et le vide laissé pour l’organisation des entretiens qui représentaient pour moi un lieu essentiel en contrepoint du travail en cartel, le seul lieu où quelque chose de la pratique pouvait être entretenu. C’est sans doute d’ailleurs la même angoisse qui m’a poussé à accepter de remplir une place vide dans l’équipe du Bureau qui accouchait dans la souffrance en juin dernier. On subodore que cette ébauche de trait peut avoir des conséquences dans la pratique et que cela peut être intéressant que cela puisse se tracer dans un dispositif adéquat qui laisse la place à l’acte et le temps à l’après-coup pour dessiner le trait.
Mais revenons à la première angoisse.
Me trouvant au centre de la préoccupation de garder vivante une parole sur la pratique, grâce aussi à la présence d’Anne Debaar qui accepta d’y prendre part durant deux ans, j’ai pu mettre à l’épreuve de nouvelles propositions d’entretiens. Celles-ci ont donné lieu notamment à une intervention historique de Zoltan sur le « contrôle » et un entretien avec Daniel Bonetti autour de ses « Nouvelles d’absence ». Sans évoquer directement des situations cliniques, ces échanges tenaient entre nous à partir du désir de l’un et de l’autre, nous entretenaient de la pratique. Ce faisant, j’ai suivi mon désir sans trop d’angoisse, dans un premier effet de relance. Il a fallu le retrait (trait, retrait) d’Anne Debaar et l’absence de relève pour me faire changer de position et affronter plus directement le manque. J’ai ainsi, il y a trois ans, gardé la fonction de coordinateur tout en signalant que je ne courrais après personne, laissant le désir de chacun se manifester auprès de ma fonction de coordination. Il y eu deux manifestations qui représentent en elles-mêmes les deux temps que je cherche à dire ici, l’une pour trouver un appui pour « y aller », comme nous disions lors de l’Intercartel du 19 mars, l’autre qui vint un peu tard non sans interroger la manière dont ma fonction dysfonctionnait. Car entretemps, Colette, Vincenzo et moi avions pris la question à bras le corps en nous entretenant avec les initiateurs de l’origine de la proposition et je n’étais plus trop d’humeur à faire fonctionner un dispositif sans l’inclure dans un processus plus large. Colette a raconté comment les choses s’étaient déroulées : un groupe de « transmissions cliniques » dont le dispositif a été régulièrement rappelé.
Ainsi, si nous n’avons pas souhaité resté impassible à la question, nous n’avons pas pour autant réussi à véritablement faire passer notre préoccupation. Comment expliquer une telle difficulté ?
Elle ne tient pas au fait qu’il ne s’est rien passé, loin s’en faut. Elle a comme conséquence que nous ne pouvons pas nous défaire de notre travail pour le faire tourner dans l’association. Il y a en tout cas une hésitation : parler de ce qui s’est passé, est-ce faire une nouvelle présentation de la situation de laquelle nous avons parlé ? Est-ce parler de ce que cela nous a fait ? Mais comment le dire pour que ça passe ? Comment sortir de la répétition ?
« Le « trait du cas », dirons les auteurs en 1985, sert de fiction opératoire, d’agent de distanciation entre la parole et le discours et, à ce titre, il nous permettra d’aborder la question du leurre, dans ses différents registres, illusion, semblant et fiction, en psychanalyse. » (p. 38)
La fiction du trait du cas est ici une véritable indication qui fait éclater l’idée qu’il y aurait « un » savoir psychanalytique à acquérir dont chacun s’approcherait de manière progressive au fil des années. On dit assez qu’il n’en est rien, que chacun a à se débrouiller avec son insu, son Unbewuste. On oublie pourtant de dire que cette nécessité de se débrouiller qui s’acquiert dans l’analyse est un apport à la psychanalyse, c’est ce qui vient couper dans le Un et relancer le phallus. C’est parce qu’il y a du pluriel, des singularités que la psychanalyse reste vivante, un peu comme ce que décrit Freud dans l’Au-delà du principe de plaisir.
Le trait du cas est la fiction qui permet de soutenir ces coupures et ces recoupements, de supporter la castration que cela entraîne. C‘est ce que doit faire apparaitre le dispositif et qui doit permettre de centrer un exposé, « de ne pas se noyer ni dans les dires du patient ni dans nos associations personnelles, rendre compte d’un moment, sans tomber dans l’indécence. » (p. 115)
La recherche d’un trait est ce qui oriente la parole dans le dispositif (cfr. p. 119) « La mise sous tension de ce couple « dispositif-fiction », lorsqu’elle aboutit à ce repérage-construction du trait, comporte cet effet de levée de censure, à propos d’un « cas » dans lequel la censure a pu se trouver levée ou non. […] quelque chose s’en trouve changé dans les positions énonciatives. C’est en ce sens qu’il me paraît possible de dire que le trait du cas, c’est l’invention du psychanalyste, au double sens de l’expression, actif (ce qu’il invente) et passif (en quoi il est inventé). » (p. 124)
Le dispositif n’assigne donc pas les participants à une place déterminée mais « doit permettre, à l’analyste qui parle d’une cure, d’opérer un passage du privé au public. » (p. 175) « C’est dans cette perspective du trait du cas que l’analyste faisant la démarche de s’exposer, d’exposer certains moments privilégiés d’une cure, va mettre en jeu un déplacement de sa propre position énonciative. Et c’est à faire travailler ses positions énonciatives dans cet espace que pourra apparaître ce qui a pu faire trait dans les moments relatifs de la cure. » (p. 175) « Le trait du cas serait ce qui fait lien ou coupure entre l’histoire du sujet et les structures en cause dans la cure. Il […] pourrait se définir comme quelque chose de temporairement opératoire entre le désir du patient et le désir de l’analyste. » (p. 176) « C’est dans l’après-coup de cet acte que le praticien devient « analyste de sa propre expérience ». » (p. 176)
« Le trait du cas correspondrait alors à un moment de suspens dans la théorie de l’analyste, au profit d’une énonciation rencontrée dans l’exposition d’un temps d’une cure. Et dans cette suspension ce ne serait pas tant la théorie du psychanalyste qui serait modifiée, que son propre rapport à la théorie – une telle modification pouvant conduire comme dans la passe, à l’élaboration d’un savoir inconscient. » (p. 179)
« Il s’agit d’un dispositif à plusieurs personnes, plusieurs temps et plusieurs espaces. Et c’est dans le déplacement de ces espaces que le dispositif va faire travailler les positions énonciatives de chacun. » (p. 178)
Ces passages garantissent tantôt de la position moïque, tantôt de la sauvagerie athéorique. De plus, ils évitent le collage en groupe qui est gage de la vie associative.
Tanguy de Foy
Juin 2011

[1] « On peut se demander si, dans ce qui fait le lien social entre analystes (associations, écoles ou autres institutions analytiques), les guerres incessantes ne sont pas imputables au refus ou à l’impossibilité pour certains de disjoindre ce désir d’analyste de la libido ordinaire, de se passer d’une défense mutuelle contre ce que Lacan appelait « l’horreur » que l’analyste peut avoir de son acte qui le renvoie à la crudité ou à la nudité du manque ou de la division dont il est marqué. » C. Dumézil, B. Brémond, L’invention du psychanalyste. Le Trait du Cas, Toulouse, 2010, Erès, Point hors ligne, p. 212.
[2] C. Dumézil, B. Brémond, L’invention du psychanalyste. Le Trait du Cas, Toulouse, 2010, Erès, Point hors ligne.
[3]Scilicet I, quatrième de couverture, Paris, Le Seuil, 1968(1re édition).
[4] C. Dumézil, B. Brémond, L’invention du psychanalyste. Le Trait du Cas, Toulouse, 2010, Erès, Point hors ligne.